samedi 16 juin 2012

Passage du poète

A la suite de la chronique de Philippe Tancelin qui explorait les relations secrètes entre la poésie et la philosophie, en voici une autre d'une égale profondeur. Elle nous conduit à une méditation sur le rôle que peut jouer le poète dans la société. Danielle Gavin s'est appuyée pour cela sur le livre de Charles-Ferdinand Ramuz intitulé Passage du poète. Nous nous sommes déjà interrogés dans ce blog sur les manières de rendre présente la poésie dans la cité contemporaine. Les exemples ne manquent pas d'initiatives qui sont prises pour l'inscrire dans le paysage (lectures publiques, résidences, ateliers d'écriture, festivals, printemps des poètes, label "village en poésie", poésie dans le métro, etc., etc.). Ce qui est intéressant ici, c'est que Ramuz nous plonge au cœur même de la question. C'est du poète lui-même que va naître, dans sa dimension sacrée, la poétisation du monde, c'est de son témoignage. Ce que nous tentons de faire aujourd'hui n'est qu'un raffinement logistique et formel qui deviendra vite vide de sens dès lors que le poète aura abandonné sa mission. A l'inverse, il pourra la remplir sans forcément utiliser les estrades et porte-voix qui lui seront proposés et il n'y perdra pas pour autant en "efficacité" si je peux utiliser ce terme. Certes son ego et sa renommée en souffriront mais cela est une autre histoire et paraît bien dérisoire au regard du service même de la poésie, pensons à Rimbaud.
                                                                                                                                  J-L P

La première édition de Passage du poète de Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) date de 1923. De nombreuses rééditions ont suivi. Les citations de cette chronique concernant cette œuvre en particulier sont tirées de C.F. Ramuz, Romans, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2005, vol. II.

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Il y a lui, le poète, il y a eux : les autres. Lui, un homme comme et pas comme les autres, chargé d’une mission : « refaire », tandis que les autres « font ». Car « ils ont ou auront une fois besoin que quelqu’un dise ce qu’ils font, sans quoi ce qu’ils ont fait n’aura pas été fait entièrement ». Là réside, selon Ramuz, l’inutile utilité de la poésie. Il faut que l’homme puisse se dire « je sais qui je suis, je sais où je suis, et pourquoi j’y suis, je sais d’où je viens. » (Recherche de l’être, pp. 111 et 112 in CF. Ramuz, Œuvres complètes, Genève, Editions Slatkine, vol. XVIII : Écrits autobiographiques).
Passage du poète, expressément sous-titré « roman », est une oeuvre tout à la fois poétique, anthropologique et cosmologique. L’auteur y donne à "voir" un poète "en action", sous la forme d’une métaphore ; le vannier Besson, de passage dans le vignoble du Lavaux, tresse des paniers en osier, sous les yeux des habitants d’un village : ses mains « allaient vite, allaient, allaient encore, avec les signes de leurs doigts comme pour des choses à dire, au-dessus du tablier vert qui s'enfonce entre les genoux » (p. 234) ; ses mains faisaient « beaucoup de petits signes » (p. 232) ; il parlait « une espèce de langue, comme si (ses mains) écrivaient dans l'air des mots et encore des mots» (p. 254), « disant le pays et le refaisant, mettant les lignes de l’osier l’une sur l’autre, comme l’écrivain ses vers ou sa prose » (p. 280).
De leur côté, les vignerons sont de fins observateurs des lois de la nature : « (...) ils ont appris à obéir, mais ont appris aussi à être attentifs et à lire les signes qui sont écrits sur cette page vite tournée, à ce ciel qui est comme un livre qui aurait tellement de pages que la même ne se présenterait jamais deux fois. Le tout petit mot d'un nuage qui est apparu, qui s'en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont (….) et sur la terre aussi les signes : la limace qui sort, l'araignée qui tisse sa toile, les taons qui sont méchants, l'hirondelle qui vole bas... » (p. 237).
Le poète cependant, silencieusement, insensiblement, va les conduire plus loin que cette première "lecture" du monde : vers une libération de la parole, une libération par la parole ; vers une prise de conscience de leur être véritable, de leur commune appartenance à l’humanité. « Il y avait depuis très longtemps dans sa tête une vérité qui ne pouvait pas venir dehors » mais, grâce au vannier, Bovard le vigneron va se sentir progressivement « délivré » (p. 258) : « (…) ça monte au-dedans de lui tout le temps et ça veut sortir, et ça devient des pensées dans sa tête, et elles vont toutes seules dehors, en sorte que, même s'il voulait s'empêcher de dire, il ne pourrait pas » (p. 290). Cette vérité qui s’impose à lui est définie ainsi par Ramuz dans son essai intitulé Questions : « (...) la vie telle qu’elle est est bien incapable de suffire à l’homme, s’il ne l’agrandit pas d’abord, s’il ne l’embellit pas, même faussement, mais de son mieux. (Questions, Paris, Bernard Grasset, 1936, p. 218).
Le faire (poïesis) de Besson, frère jumeau du poète ? « (Il) prend avec les yeux les choses qui sont et les arrange, de sorte qu’elles sont à nouveau, et elles sont les mêmes et sont autrement » (p. 266). Désormais, pour celui qui est pris dans les mailles du filet de la poésie, « rien ne va plus jamais avoir assez d’être ; plus jamais, rien ne croira exister complètement » (ibidem).
Les vignerons font la part de ce qui leur est imposé par Dieu et de ce qui leur revient en propre ; les vignes et le vin sont leur œuvre : « Ça c’est moi (…) et il n’y a plus que vous dans les vignes, plus rien qui ne soit vous où que vous vous tourniez : alors on connaît le vrai plaisir, celui d’après, celui d’avoir fait, celui d’avoir été les plus forts» (p. 304). Bovard, payé de ses peines, est prêt à mourir sereinement (p. 308). Les paniers de Besson, la belle couleur du vin dans le verre symbolisent la valeur ajoutée par l’homme à son univers.
Passage du poète illustre avant la lettre ce que des psychiatres d’inspiration existentielle, phénoménologique, vont bientôt théoriser, qui replacent eux aussi l’homme au cœur du cosmos :
« (…) le vrai sens anthropologique du langage humain (qui) est l’acte de reconnaître, de nommer, de définir, de saisir l’essence d’un réel, et cela pour l’autre ou avec l’autre, acte spirituel qui est très différent de ce qu’on veut faire aujourd’hui du langage. » (Roger Mucchielli, Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-structurale, Bruxelles, Charles Dessart, 1967, note p. 281.)
Avec fierté Bovard contemple le fruit de son labeur et : « (…) parce qu’il lève son verre, il lève dans le jour du jour ressuscité ; il lève dans la transparence une transparence plus grande. Il lève dans la lumière passagère une lumière définitive et fixe, dans le soleil voilé, un soleil sans nuage, un soleil plus jamais obscurci, un soleil qui ne s’en va pas ; tiré du temps, soustrait au temps. » (p. 291)
La poésie a la faculté d’élever notre cœur et notre esprit à une dimension supérieure, spirituelle. Chez Ramuz, la spiritualité demeure à la "taille de l’homme" (titre d’un de ses essais) : partant de ce qui est « au-dessous de nous» et s’élevant jusque « là-haut », elle s’arrête là où « ça nous dépasse » (p. 291). Mais elle prend la forme d’un chant, d’une salutation aux beautés de la nature.

Danielle Gavin

Compléments :

- Passage du poète en ligne

- Sous le pseudonyme de Cendrine Merle, Danielle Gavin est l'auteure d'un livre intitulé Vivre une thérapie - Histoire de pères qui explore les chemins que peut prendre le mieux-être psychologique à partir de l'écriture et de la poésie.


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