samedi 18 juillet 2015

Michel Capmal, l'écart, l'éclair - III

 Suite de la chronique précédente...


« Allons, soyez raisonnable !.... » me dirait un moderne responsable socioculturel, avec cette petite menace sous-entendue : « comment voulez-vous obtenir des subventions avec un état d’esprit pareil ? » Je répondrais alors raisonnablement que, des subventions, je n’en ai jamais demandé ; pas plus que je n’ai gâché mon temps à vouloir être « reconnu comme poète ». J’ai même fait tout le contraire ; et que si l’on peut, malgré tout, maintenir la flamme d’une chandelle (pour reprendre le titre d’un des derniers ouvrages de Gaston Bachelard) dans la chambre la plus secrète de son être, l’essentiel est sauf ! Enfin, admettons.   

Et bien sûr que oui, nous avons besoin de poèmes qui aident à vivre ! Mais des poèmes à la limite du « poétique », à la limite de son petit ego, à la limite du monde ancien, à la limite comme la vraie vie, intense et fragile, précaire et profonde, et d’une inépuisable fécondité. Et les poètes, s’ils devaient tous être des briseurs de chaîne, pour reprendre la belle et forte expression de Jean Laugier, (tous ? ce n’est pas si sûr ! ) les meilleurs d’entre eux, quand bien même le « système » les reconnaîtrait comme des « travailleurs du langage », sont (ou devraient être) habités par une révolte à ce point fondamentale que j’aimerais appeler « métaphysique », si ce terme est encore utilisable. J’aurais pu dire « existentiel » peut-être. Mais je voudrais invoquer ici le possible-impossible ( un non-concept que seul un poète peut concevoir ) contre les normes d’un humanisme dévitalisé, et dont un profond renouvellement nous apporterait le plus grand bienfait. L’acceptation de notre propre finitude ne saurait se confondre avec une soumission à la fatalité. C’est aussi une révolte contre la Mort, elle même. Et plus véritablement contre l’espace et le temps de ce monde qui ne se survit que par la mort programmée et généralisée. L’ailleurs, si on sait le voir, est déjà là, ici et maintenant. Dans la vie au jour le jour. Et certains instants dits « privilégiés ».    

« …viendront d’autres horribles travailleurs, ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! »  Nous avons encore en tête cette phrase, terrible et superbe de l’adolescent Rimbaud. (Lettre à Paul Demeny. Le 15 mai 1871.) Et ceux-là ne se borneront pas à se rassembler en corporation mais maintiendront une volonté de résistance à partir d’une solitude radicale. Cette solitude-là est le contraire d’un isolement autistique mais point d’appui pour la communication généralisée d’un langage matriciel. Langage vivant qui se trouve refoulé dans les marges ou dans les bas-fonds de l’Empire de la dissociation avec son pseudo et néo ou métalangage mortifère, dégradé et dégradant. L’Économie, ou ce qu’il est politiquement et médiatiquement convenu de désigner ainsi, est avant tout le langage de la haine de la vie, matérialisé, et parvenu à la puissance quasi absolue. Cependant cette puissance n’est qu’illusion, leurre, idéologie suprême, religion totalitaire, magie noire. Chaque jour, nous pouvons en ressentir et constater les effets destructeurs sur nos propres vies et celles de tant d’autres. Prendre de la distance avec l’anthropocentrisme et toutes ses prétentieuses constructions abstraites. Et puis en sortir.

                                                                           Michel Capmal

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