lundi 4 mai 2020

Hommage à Marcel Moreau

Je remercie Michel Capmal qui est un habitué de ce blog pour l'hommage qu'il rend ici à Marcel Moreau :

« Chaque matin, je me retrouve étonné d’être vivant ». Ainsi écrivait Marcel Moreau dès la première phrase de L’énergie anthropocosmique, un texte de forte intensité que l’on peut lire dans Les Arts viscéraux.

Marcel Moreau est mort tout récemment, le 4 avril 2020, dans sa 87ième année. Né le 16 avril 1933 à Boussu, dans le borinage, près de Mons, province du Hainaut, en Belgique, il opposait « la beauté terrible des œuvres à la laideur des oppressions ». Certains sites de journaux et magazines en ont parlé, le plus souvent de façon louangeuse, un peu comme pour compenser l’indifférence, voire l’ostracisme, dans lequel cet écrivain a été tenu toute sa vie. Seul, un petit milieu averti connaissait et appréciait son œuvre. Une œuvre fulgurante et dérangeante. Une œuvre de poète en ses paroxysmes, doublé d’un moraliste et psychologue d’une lucidité peu commune. D’un poète voyant. Une sorte de monstre bienveillant, admirable représentant d’une espèce en voie de disparition, nous laissant une immense leçon d’humanité. Plus de soixante ouvrages parus chez divers éditeurs. Son engagement n’était pas celui d’un intellectuel militant, de gauche ou de droite. Refusant le « confinement » dans le mental, il était aimanté, habité, possédé par un appel des profondeurs. Des profondeurs viscérales, caverneuses de l’être en secret travail d’incarnation. Un homme debout, au plus vif de sa solitude, préférée à toute fréquentation ou compromission pesantes et inutiles. Son engagement était résolument en lui-même, à l’écoute de ses forces vitales, et de l’insistant murmure d’une vérité qu’il voulait, obstinément, nous transmettre. Au plus profond de cet innommable que nous désignons, traditionnellement, très culturellement, très dogmatiquement, par la triade âme, corps, esprit. Là où ça hurle et se déchire dans le labyrinthe, où ça profère malédictions et imprécations, et veut toujours éperdument l’impossible amour, l’amour fou. Vers l’inatteignable pureté par-delà le bien et le mal. Tout le reste est idéologie, c’est-à-dire idées mortes à peine conçues. Et langue de bois. On peut en voir le résultat désastreux sur la scène du monde contemporain - le nôtre ? - devenu immense cirque surmédiatisé nous imposant le grand spectacle d’une déréalisation permanente.


Un homme de désir. Mais à grande distance des « idéologies du désir » et des divertissements débilitants offerts, ou plutôt imposés par la surabondance marchande. Chez lui désir de vivre et célébration des « mystères de la féminitude », comme il aimait à dire, se conjuguaient dans une volonté de connaissance de soi, connaissance de « la nature humaine » et de ses soubassements. Nostalgie et recherche, dans une exubérance tragique, de l’unité perdue jusqu’à se rapprocher de cette dimension qu’aucun concept ne saurait contenir, la Gnose, « Invisiblement visible dans un éternel mystère ». C’est par l’ardente beauté féminine que passait la voie de son propre accomplissement. Le corps verbal et le corps charnel ne faisant qu’un, afin de « danser sa dysharmonie ». Contre la prétentieuse bêtise phallocratique et, trop souvent, l’hystérie néo-féministe, mais sur le chemin d’une vraie sagesse anthropocosmique, écoutons-le : « Si nous arrivions à nous représenter la connaissance comme un sexe de femme nous promettant de rencontrer un jour, par béances successives, les lointaines lumières de l’esprit que retient prisonnières la terrible tradition qui consiste à nous apprendre à vivre étrangers à nous-mêmes, alors la face du monde des connaissances en serait changée. » Morale des épicentres.

Il avait de façon instinctive, et selon une haute conscience, le sens du sacré. Un sacré qui ne relève pas d’un interdit imposé par une quelconque théocratie ou une dogmatique oppressive, mais d’une certitude archaïque, abyssale, toujours agissante du fond des âges. Une sorte de spiritualisme athée. Bien que cette dernière formulation reste insuffisante. Et dans le même ouvrage : 

« S’il y a puissance du langage, extensible au sacré par la révélation, ce ne peut être que ça. Notre quête, puis l’incarnation en nous des mots qui sont prédestinés à nous grandir. (…) Certains sont en quête d’une vérité qu’ils nomment tantôt Dieu, tantôt Absolu. Que se passe-t-il en moi qui ressemble, depuis toujours, à une tension de cet ordre, exaspérée par le Verbe ? Ni Dieu ni Absolu, la Vérité que je cherche, mais plutôt quelque chose comme l’épicentre de ma vie, de la vie : c’est ma dimension « mystique ». C’est là que se concentre mon « anormalité », ou, si vous préférez, mon hérésie. De là que mes ténèbres produisent les collisions de mots qui ouvriront mon corps comme si c’était un livre, et l’éclaireront comme si c’était une naissance. Mais je ne trouverai jamais cet épicentre. Je ne ferai que l’approcher, pour m’y briser, ce lieu de la toute-puissance du langage. » Ecrivait-il aussi dans Morale des épicentres.

La très estimable et clairvoyante Anaïs Nin n’avait-elle pas raison de lui écrire dans sa correspondance de 1972 : «… un grand écrivain en quelque sorte, capable de créer son univers et son style, et (…) je pense que Bachelard vous aurait défini ainsi, dans sa poétique de l’espace, de l’air, du feu, de l’eau… » Et à propos de La pensée mongole : « Le royaume que vous avez sorti de l’ombre et exploré, n‘a été jusqu’ici que très vaguement pressenti et jamais exprimé. (…) Je ne pense pas qu’il s’agisse seulement de l’expression ultime de l’amour sensuel… (…) La beauté de l’expression (…) éveille, par ses tentacules, un savoir endormi. » Et en 1973, à propos de L’ivre livre : « J’admire votre livre parce qu’il représente pour moi la bombe humaine que souhaitait D.H. Lawrence. »


Recherche du salut par l’éros et par l’écriture. Eros comme énergie cosmique au tréfonds de chaque être vivant. L’écriture, acharnée, inlassable, nocturne et solaire, irradiante, obsédante, unique, comme chemin initiatique vers une identité de bien plus vaste dimension que les ornières des idéologies identitaires. « Mes mots » disait-il. Des « mots déplieurs, voués à dilater plutôt qu’à offusquer ». Il s’était incorporé le langage. La langue française, dont il fut un royal serviteur, devint pour lui comme le prolongement de son propre corps de chair et de sang. Il inventait des mots : Vertigisme, « mot sans avenir, oublions-en la forme, souvenons-nous du fond. »

Avec l’influence déterminante de Nietzsche et Dostoïevski, il était apparenté à quelques grands imprécateurs : Léon Bloy, Louis - Ferdinand Céline, Georges Bernanos, Antonin Artaud ; et aussi dans le sinueux voisinage de Emil M. Cioran, Samuel Beckett, Raoul Vaneigem ; de même qu’avec l’Attraction passionnée de Charles Fourier ou le surrationalisme de Bachelard.
Par un dehors de la pensée conforme. Un dehors qui est aussi un dedans mais un dedans occulté, perverti, dénaturé qu’il a voulu affronter en devenant lui-même écriture en exil.

L’œuvre de Marcel Moreau peut-elle être mise entre toutes les mains, sans risque de gâchis ? Que cela soit dit non par prévention moralisante ou élitiste mais compte tenu du prévisible rejet, déjà constaté, par un « lectorat » formaté par le marketing éditorial, et fermé à une telle écriture par le prédigéré néo-universitaire et le bluff médiatique. Mais apparaissent souvent, là où on ne s’y attend pas, les vrais lecteurs, toujours en éveil, soudainement disposés à la traversée d’une telle œuvre, où l’on ne trouvera ni égocentrisme borné ni débilitante pornographie, mais le tremblement obstiné d’un corps tellurique contre le conditionnement des esprits.


Marcel Moreau était un « irrégulier », un anarchiste, un peu beaucoup désabusé devant la déshumanisation grandissante, et qui avait choisi la voie périlleuse d’une libération intérieure des plus singulière, plutôt que celle des illusions d’une liberté abstraite prisonnière du carcan du monde de l’économie et de ses fausses valeurs destructrices de la vie vivante. Cette entreprise de libération étant destinée à rencontrer, un jour, la liberté vraie, commune à tous et à chacun. Un jour toujours proche et encore lointain.

Un « horrible travailleur » au sens rimbaldien du terme, un chercheur d’absolu dans une âme et un corps. Un homme de tempête, mais qui préservait en son cœur, en son corps, tendresse et sensibilité, avec grande attention et respect pour les êtres vivants. Lui qui, dès l’adolescence, s’extirpant peu à peu de la fatalité d’un milieu social « défavorisé » (comme diraient les bien-pensants) avait dû éprouver solitude, cauchemars et déchirements. Et s’est victorieusement reconstruit par l’écriture, atteignant ainsi le seuil d’une nouvelle naissance.


« Partant de tout cela, j’étais naturellement conduit à poser le problème du spirituel. (…) Je ne pouvais l’aborder qu’en fonction des énergies, et singulièrement des énergies souterraines. (…) Ma conviction est que l’ivresse spirituelle est une énergie encore mal connue,… (…)Le duo viscéral-irrationnel est le grand maudit de l’histoire de la pensée… » Les Arts viscéraux.

Ainsi parlait ce matérialiste radical.

Merci à toi Marcel pour cette vie exemplaire en écriture, pour ton œuvre extra-littéraire et hors-normes. Pour une telle contribution à la « connaissance par les gouffres ». Et à l’incarnation humaine. Ce fut ta passion, et cela aura été ta mission. Nous allons enfin commencer à te lire. Toi, l’artiste-philosophe, l’artisan inspiré du Verbe. Nous t’applaudissons longuement, nous autres, les « confinés », les effarés, et pour quelques-uns insurgés définitifs. Merci de nous aider à respirer, et de nous éveiller, tant soit peu, à un langage où affleure l’énergie indicible de son noyau radioactif.


                                                          Michel Capmal. Avril 2020.

En complément :

Quelques titres de Marcel Moreau :

Quintes, Buchet-Chastel, 1963.
Le chant des paroxysmes, Buchet-Chastel, 1967.
Julie ou la Dissolution, Christian Bourgois, 1971.
Réédition : J. Antoine (Bruxelles). Et Labor (Bruxelles), 2003.
La Pensée mongole, Christian Bourgois, 1972. Réédition : L’Ether Vague, 1991.
L’ivre Livre, Christian Bourgois, 1973.
Les Arts viscéraux, Christian Bourgois, 1975. Rééd : L’Ether Vague, 1994.
Sacre de la femme, Christian Bourgois, 1997. Rééd : L’Ether Vague, 1991.
Kamalalam, L’Âge d’homme, 1982.
Amours à en mourir, Lettres vives, 1988.
Noces de mort, Lettres vives, 1996.
La compagnie des femmes, Lettres vives, 1996.
La vie de Jéju, Actes Sud, 1998.
Féminaire, Lettres vives, 2000.
L’amour est le beau dialogue de sourds, U. LB. création, 2001.
Corpus scripti, Denoël, 2002.
Morale des épicentres, (suivi de quinze lettres d’Anaïs Nin à l’auteur) Denoël, 2004.

A consulter et à découvrir :

Le Sabot. Revue littéraire de sabotage
Rédacteur en chef : Antoine Jobard.
Soutenance de thèse de doctorat en 2016 :
Poétique du vivant et du mythe chez Marcel Moreau.
La voix de l’Etrangeté : de l’organique au mythologique.