samedi 18 juin 2011

Lettre à Tristan Corbière

Lors de l'exposition des photographies de Cathy Bion, la Bretagne, Morlaix et Roscoff, patrie de Tristan Corbière, avaient été évoqués. Au mois de mai, j'ai eu l'occasion de présenter Jean-Albert Guénégan à travers un poème extrait de son dernier recueil Trois espaces de liberté. Aujourd'hui, il va rendre hommage au poète des Amours jaunes pour lequel il a pris de nombreuses initiatives ces dernières années. Il a en particulier présidé le "Comité Tristan Corbière" qui s'est occupé des célébrations du 150ème anniversaire de la naissance du poète en 1995. Par la suite, il a impulsé à titre personnel d'autres actions dont la sortie en mars dernier d'un timbre-poste à l'effigie de Tristan Corbière. A cette occasion Jean-Albert Guénégan lui a adressé publiquement une lettre que l'on pourra lire ici. Sa démarche est à saluer. "Le poète est celui qui n'oublie ni les vivants ni les morts" disait René Guy Cadou. C'est ainsi que la communauté poétique peut continuer à exister, dans cet acte de solidarité qui traverse les frontières du temps. On honore les plus anciens, on va boire à leur source et puis, plus tard, on suit son propre chemin et plus tard encore, on rencontre des plus jeunes, curieux de savoir ce que l'on peut leur transmettre, à qui l'on souhaite bon vent. Un jour, à leur tour ils se souviendront de nous. Voilà la configuration idéale. En fait elle n'est plus au goût du jour car la tendance serait plutôt à la génération spontanée, on ne veux rien savoir du passé, on s'affirme tout seul, on n'a cure des autres, seul compte son petit moi dont on n'a de cesse de faire entendre les soubresauts dans les nombreuses lectures publiques que l'on traque avec avidité. Mais voyons plutôt comment Jean-Albert Guénégan s'adresse à Tristan Corbière.



D'un poète à l'autre


Tristan, t'écrire une lettre me brûlait l'âme et les doigts depuis longtemps. D'un feu très vif au-delà du temps pour te dire que je te lis et même, te relis fréquemment. Qu'à chaque lecture, je puise dans tes vers quelque chose de nouveau, d'inexploré, d'encore plus amer, de plus fort et de plus vertigineux qui me surprend, m'interpelle, me sublime et me jaunit aussi. Mes sensations ne sont jamais les mêmes. Qu'après tout ce temps et bien que je ne puis être qu'à ma hauteur, comment être à la tienne, c'est comme si nos univers si différents se rejoignaient pour ne plus faire qu'un. Comme si ton œuvre n'ayant pas pris un cheveu blanc était à redécouvrir inlassablement, sans prudence mais avec une force et un plaisir inégalés. Que les images réductrices et martyrisées que tu donnes de toi, ce duel, ce gouffre, cette joute entre le néant et le géant, entre soi et soi, concernent chacun d'entre nous. Le temps n'a pas de prise sur tes "Rondels pour après, Gens de mer ou encore Armor" particulièrement actuels. Les jeunes d'aujourd'hui peuvent et doivent te lire. À la fois dans la vie et à côté, elle n'était pour toi qu'un échantillon. À moins que ce ne soit la vie qui fut malade. Elle n'est pas toujours à la place qu'elle devrait être. Je le crois puisque tu as écris "qu'on t'a manqué ta vie." Bien plus tard, un autre poète écrivit "Ma vie sans moi." Qu'est-ce qui pousse et raccroche ces artisans du vers, de la beauté, ces apôtres de l'âme en rut à être à la fois dans le in et le off de la vie ? Il lui arrive d'improviser et de faire des embardées cher Tristan.
Elle t'a condamné par contumace, tu lui as laissé tes détresses en forme d'amours coloriés en jaune sur fond noir. Tu es un poète total et je l'avoue humblement, peu nombreux sont les poètes qui m'ont autant exalté. Ne vois ici aucun esprit morlaisien épris de chauvinisme. Simplement te dire qu'à force de te considérer comme rien, ni beau ni bon, de te railler, de te caricaturer toujours vers le plus bas et au-delà du tolérable, tu es devenu non plus un mousse mais quelqu'un. Un Monsieur pauvre de tout et de toi-même mais riche de ton écriture si audacieuse et si novatrice. Je t'écris cette lettre tâchée de spleen baudelairien cher triste Tristan, pour te dire qu'il m'est impossible de t'oublier. Et pourquoi ? Te dire aussi que les démons ruminés au point de te ronger sont partagés par-delà les certitudes de l'humaine piste et, même si l'art ne t'a pas connu, même si tu n'as pas connu l'art, je m'incline devant ta poésie criante de talent et de vérité.

Je poste cette lettre de ta ville où tu as vu le jour s'allumer puis s'éteindre, de ta ville dont tu n'as rien dit, à croire qu'elle ne t'a inspiré que dans tes lettres, la maison Bourboulon, Le Launay et Coat-Congar. Tu la recevras sous enveloppe à ton nom, sans adresse ou alors rue du ciel, avec un beau timbre, tu te reconnaîtras.

En toute confraternité poétique, sur une des hauteurs de notre ville, en ce 4 mars 2011. Bien à toi

Jean Albert Guénégan

Complément :

- Les Amours jaunes numérisés sur Gallica

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