Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

jeudi 27 août 2026

La poésie de Rosanna Warren

C'est toujours un bonheur de découvrir une poésie venue d'ailleurs, en l'occurrence des États-Unis, qui élargit notre horizon en nous entraînant dans des univers à même de stimuler notre imaginaire et notre sensibilité.

Tel est le cas de la poésie de Rosanna Warren, dont le livre De notre vivant, traduit de l'américain par Aude Pivin, propose en édition bilingue un ensemble de poèmes publiés dans différents recueils entre 2003 et 2019.

Rosanna Warren est née dans le Connecticut en 1953. Elle a publié à ce jour 7 recueils de poèmes chez WW Norton & Co. Membre de l’Académie Américaine des Arts et des Lettres, elle a reçu plusieurs prix de poésie et ses poèmes sont régulièrement publiés dans le New Yorker. Elle est également traductrice et professeure émérite de littérature américaine et étrangère à l’Université de Chicago. Dans sa bibliographie en prose, je retiens son livre Max Jacob a life in art and letters, biographie de 720 pages parue en 2020, qui nous ramène cette fois vers des périodes et des terres de création qui nous sont familières.
Le choix de poèmes qui nous est donné à lire, se présente comme une mosaïque dont les éclats ont été collectés au fil du temps dans la vaste géographie qu'a arpentée l'auteure. Sans qu'elles soient nommées, on devine les villes de La Nouvelle-Orléans, de Berlin ou encore de Paris. Il y a aussi New York d'où est observée une éclipse entre les tours de Manhattan. Mais le décor n'est pas seulement urbain, la nature est aussi célébrée, il faudrait dire plutôt les éléments quand ils sortent de leur quiétude pour nous provoquer. La rivière est en crue, le vent emporte tout sur son passage, le feu sature l'espace de fumée. Le règne animal, lorsqu'il est évoqué, apporte lui aussi sa contribution à la perception d'un monde en turbulences. Sur l'étal du magasin, ne reste que le cœur sanguinolent d'un poisson qui pulse encore. En forêt, les coyotes sont en pleines bacchanales nocturnes.
L'écriture de Rosanna Warren est toute en sensibilité, sachant transcrire au plus juste et sans fioriture ce que ses sens mêlés à l'émotion lui ont dicté. Chacun des poèmes, au-delà du contexte évoqué, s'inscrit dans une interrogation existentielle. Dans Questionnaire pour Bernard Chaet elle pose la question : "Une cicatrice peut-elle émettre de la lumière ?" et dans l'hommage au peintre Bonnard qui conclut le recueil, elle termine à propos de son modèle par ces vers : "Elle essaie de se laver/Elle tremble de/froid. Elle a compris/que jamais, dans cette vie, elle ne sera propre.".

Complément :
 

samedi 25 juillet 2026

Les mots retrouvés de Sevgi Türker-Terlemez

 Sevgi Türker-Terlemez est une amie de ce blog dont nous suivons avec intérêt les parutions. La dernière dont nous avions parlé était une pièce de théâtre en un acte évoquant les fantômes de Nâzim Hikmet, Franz Kafka et Samuel Beckett. Poésie et théâtre étaient déjà mêlés comme dans ce nouveau livre où la rencontre entre les deux donne à l'écrit devenu parole, souffle et mouvement.

Le livre commence par les Fragments d'un poète revenu du silence. Comme nous l'explique dans sa préface Bruno Cany : "Partant d'une expérience à la limite de l'innommable, l'auteur plonge dans cet au-delà des mots de la quotidienneté – et nous entraîne avec elle – à la quête du secret de l'expérience limite de la perte de la parole." Des poèmes liminaires, à la croisée du cri et du chant, nous disent toute la difficulté à la vivre en même temps que la charge de lumière qui lui est attachée :

       Aux âmes blessées, à ceux que le silence serre

      À tous ceux qui tombent et se relèvent de la guerre

      Ce chant est un phare, un brasier, une flamme.

      Un dernier souffle ardent qui proclame.

Les titres donnés à chaque fragment nous font traverser les étapes de cette expérience éprouvante : La chute, Combat lent, Le désert de la langue, Les trois fantômes de la scène, La scène offerte, Après la lumière, la paix, Dans le vide.

La deuxième partie, qui occupe la plus grande partie du livre, s'intitule Cycle de l'innommable avec pour sous-titre Poème dramatique en quatre souffles et un silence. Le texte est destiné au théâtre. Chaque souffle est décomposé en mouvements où s'expriment tour à tour le narrateur, l'homme, le silence, le chœur, la voix d'en haut, le poète… L'écriture est resserrée, réduite à l'essentiel, ce qui lui donne force et gravité :

    Nous les invisibles

    Nous sommes

    Au bord des routes

    Sans devenir paysages



    Nous sommes 

    Les silhouettes floues

    Derrière les vitres du pouvoir

    Les dos courbés

    Qui tiennent les murs droits.



    Nous sommes les oubliés.

    Dans les statistiques

    Les noms rayés

    Des plans d'avenir.



    Nous sommes

    Les mains sans signature

    Les voix sans pupitre

    Les souffles qui passent

    Sous les portes verrouillées.


De ce poème dramatique, Sevgi Türker-Terlemez nous dit dans l'épilogue : "qu'il est structuré comme un oratorio ; entre rite et tragédie et un dialogue avec le souffle, le silence, la mémoire, les ombres, la lumière…"

Et de l'ensemble du recueil, dédié au poète et à l'homme de théâtre, elle le qualifie d'« acte de survie » qui « s'inscrit dans une tradition de poésie existentielle où se rencontrent lyrisme contemporain, tragique antique et écriture introspective ».

Complément :

- Le livre sur sur site de l'éditeur.




 


samedi 20 juin 2026

Douze minutes avec René Guy Cadou

 Voici une archive radiophonique qui peut induire en erreur son auditeur. En effet, ce n'est pas la voix de René Guy Cadou que l'on entend. Lorsque Pierre Béarn, l'animateur de l'émission, le sollicite, il est déjà très malade et vit loin de Paris. Les questions ont été posées à l'avance et René Guy Cadou y a répondu par écrit. L'émission sera diffusée fin octobre 1950. Le poète ne pourra pas l'entendre faute d'antenne-relais couvrant le village de Louisfert en Loire-Atlantique où il habite. Il devait mourir le 20 mars de l'année suivante à l'âge de 31 ans. Entre Pierre Béarn et lui, il y a la complicité de l'École de Rochefort à laquelle tous les deux ont appartenu. L'amitié y était tout aussi importante que la poésie. Pierre Béarn créera le Mandat des poètes en 1950 pour venir en aide à René Guy. J'ai rencontré Pierre Béarn à Rochefort-sur-Loire en 1991 lors des célébrations du cinquantenaire de l'École de Rochefort. La fidélité et l'amitié étaient toujours à l'œuvre. Il avait alors 89 ans et était auréolé d'avoir inventé en 1968, l'expression "métro-boulot-dodo". Pierre Béarn nous a quittés à 102 ans, le 27 octobre 2004. 


On peut retrouver les réponses de René Guy Cadou à Pierre Béarn dans son livre Le Miroir d'Orphée. Un livre que je n'ai cessé de lire et relire.


Publié en 1976 par René Rougerie, préfacé par Michel Décaudin, ce livre regroupe des textes critiques écrits entre 1946 et 1950. Ils nous font pénétrer dans l'univers de René Guy Cadou, découvrir ses admirations (Max Jacob, Pierre Reverdy, Saint-Pol Roux), ses amis (Michel Manoll, Roger Toulouse), ses engouements littéraires (Fantômas, Eugène Dabit), son art poétique (La Poésie populaire, Présence d'un surromantisme). Ses réponses à Pierre Béarn, datées du 20 septembre 1950 et situées en fin d'ouvrage, en sont en quelque sorte le résumé.

Complément :