Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 20 juin 2026

Douze minutes avec René Guy Cadou

 Voici une archive radiophonique qui peut induire en erreur son auditeur. En effet, ce n'est pas la voix de René Guy Cadou que l'on entend. Lorsque Pierre Béarn, l'animateur de l'émission, le sollicite, il est déjà très malade et vit loin de Paris. Les questions ont été posées à l'avance et René Guy Cadou y a répondu par écrit. L'émission sera diffusée fin octobre 1950. Le poète ne pourra pas l'entendre faute d'antenne-relais couvrant le village de Louisfert en Loire-Atlantique où il habite. Il devait mourir le 20 mars de l'année suivante à l'âge de 31 ans. Entre Pierre Béarn et lui, il y a la complicité de l'École de Rochefort à laquelle tous les deux ont appartenu. L'amitié y était tout aussi importante que la poésie. Pierre Béarn créera le Mandat des poètes en 1950 pour venir en aide à René Guy. J'ai rencontré Pierre Béarn à Rochefort-sur-Loire en 1991 lors des célébrations du cinquantenaire de l'École de Rochefort. La fidélité et l'amitié étaient toujours à l'œuvre. Il avait alors 89 ans et était auréolé d'avoir inventé en 1968, l'expression "métro-boulot-dodo". Pierre Béarn nous a quittés à 102 ans, le 27 octobre 2004. 


On peut retrouver les réponses de René Guy Cadou à Pierre Béarn dans son livre Le Miroir d'Orphée. Un livre que je n'ai cessé de lire et relire.


Publié en 1976 par René Rougerie, préfacé par Michel Décaudin, ce livre regroupe des textes critiques écrits entre 1946 et 1950. Ils nous font pénétrer dans l'univers de René Guy Cadou, découvrir ses admirations (Max Jacob, Pierre Reverdy, Saint-Pol Roux), ses amis (Michel Manoll, Roger Toulouse), ses engouements littéraires (Fantômas, Eugène Dabit), son art poétique (La Poésie populaire, Présence d'un surromantisme). Ses réponses à Pierre Béarn, datées du 20 septembre 1950 et situées en fin d'ouvrage, en sont en quelque sorte le résumé.

Complément :

samedi 16 mai 2026

Un poème de Linda Simone

Après Guy Allix, voici venu le tour de Linda Simone de nous proposer un de ses poèmes. Elle confirme ainsi l'ouverture de ce blog aux écritures contemporaines venues de l'étranger, ici des États-Unis d'Amérique, dont Ann Cefola nous avait déjà donné un aperçu.

Linda Simone

En plus de ses poèmes publiés dans des revues et des anthologies, les livres de Linda Simone comprennent The River Will Save Us (Kelsay Books) ainsi que deux chapbooks, Archeology et Cow Tippers. Depuis son installation à San Antonio après avoir quitté New York, son travail a été sélectionné pour le tricentenaire de la ville ainsi que pour le projet emblématique du poète lauréat de San Antonio. En 2026, elle a été sollicitée par le McNay Art Museum pour écrire un poème ekphrastique à l’occasion du Mois national de la poésie.


 Ode to a Calligraphy Brush


Long body, round and smooth in my hand,

a passport stamped

with your birthplace:

Yatsutomo.


Graying horsehair bristles

electrify, then tame

to a point when dipped

in pool of starless ink.


With simple motion

you transform: a wand

to cast antique spells, stark

against white cotton rag, hand-pressed.


I, hard-pressed to stop words

fluid as water—

in a tongue not my own.


Ode à un pinceau de calligraphie


Corps oblong, rond et soyeux dans ma main,

un passeport tamponné

avec ton lieu de naissance :

Yatsutomo


Tes crins de cheval grisonnants

s'électrisent, puis s'apprivoisent

jusqu'à former une pointe lorsqu'ils sont trempés

dans la flaque d'une encre sans éclats.


D'un simple mouvement,

tu te transformes en baguette magique

pour jeter des sorts anciens et sombres

sur du papier de coton blanc, pressé à la main.



Et j'ai du mal à retenir des mots

aussi fluides que l'eau,

d'une langue qui n'est pas la mienne.


Linda Simone

(Traduction de Jean-Luc Pouliquen)






vendredi 17 avril 2026

Les "Forces alliés" de Christian Bulting

En septembre dernier, ce blog présentait un poème de Christian Bulting accompagné d'une notice biobibliographique qui permettait de prendre connaissance de l'étendue de son œuvre, autant en vers qu'en prose. C'est de son dernier livre de poésie intitulé Les forces alliées dont il s'agit aujourd'hui. Sa couverture est magnifiquement illustrée par Ghislaine Lejard dont ce blog a également déjà présenté les collages. En affinités profondes avec ses créations, dans lesquelles Christian Bulting voit une parenté avec le pop art, il consacre même un poème de son recueil à l'artiste.


"Les forces alliées", nous renseigne le texte de la quatrième de couverture "ce sont celles qui nous aident à vivre. Qui nous donnent l'énergie, l'élan. Celles qui nous accompagnent avec bonté, bienveillance. Qui déclenchent en nous le goût de vivre, le bonheur d'être, la joie d'exister." Et plus loin, elles sont énumérées : ce sont les parents, les frères et sœurs, les amis, les amis poètes, les peintres, les photographes, les chanteurs, les plantes, les fleurs, les oiseaux, les animaux de compagnie, la maison, la mer, les voyages, les souvenirs ainsi que les chansons qui accompagnent les moments de notre existence. Le poète les a toutes convoquées pour faire face, ce qu'il considère comme "une nécessité, un devoir", au "catalogue des exactions humaines".
Sur cette trame, s'est construit ce recueil, cette suite de poèmes qui, me semble-t-il, va bien au-delà de l'intention première. Christian Bulting par son art poétique, qui mêle des mots simples à un matériau constitué à la fois d'éléments relevant de la culture savante et de la culture populaire, touche à l'universalité de notre condition tout en l'inscrivant dans une période historique bien précise. Cette période commence avec sa naissance au début des années cinquante et se poursuit jusqu'à aujourd'hui. C'est-à-dire qu'elle intègre les Trente Glorieuses, l'entrée dans la société de consommation et des loisirs, vis-à-vis desquelles les artistes ont apporté leur propre réponse.
En poésie, la Beat Generation a été la plus marquante dans son souci de renouveler l'expression dans ses thèmes et dans sa forme. Christian Bulting s'y apparente et j'ai trouvé une proximité de sa "poésie-journal" avec celle de Daniel Biga à propos duquel il avait d'ailleurs, il y a quelques années, dirigé un livre d'hommage collectif.
Reste son génie propre, sa manière de s'imprégner du réel et de nous le restituer pour nous le donner à voir et à ressentir. S'y ajoutent les manifestations du cœur qui rendent particulièrement émouvants ses poèmes évoquant ceux et celles qu'il aime et qu'il a aimés.

Complément :
- On peut également le commander directement à l'auteur (christian.bulting@orange.fr) pour avoir un exemplaire dédicacé.