Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 21 novembre 2015

Une anthologie inédite de la poésie persane

Il y a peu j'ai commencé à parler du travail original et inédit que mène Reza Afchar Nadéri pour faire connaître la poésie persane moderne. Avec ce numéro 54 de la revue Bacchanales  il vient de frapper un grand coup puisque il nous présente sept poètes libertaires d'Iran dont il a traduit et commenté pour l'occasion les textes. Ne nous y trompons pas cette parution est plus qu'une anthologie. Son maître d’œuvre qui en a soigné chaque détail et guidé l'illustration nous propose en fait un outil pour nous interroger sur la poésie en général, la poésie française en particulier en y associant l'art tel qu'il est devenu et qu'il pourrait être. Il ne s'agit pas d'un livre d'érudition, c'est quelque part un manifeste pour la poésie quand elle a retrouvé toute sa force et sa vérité.


Voici quelques éléments pour en prendre la mesure. Cet extrait du prélude de Reza tout d'abord :

La résistance culturelle, une tradition millénaire en terre de Perse

En Iran, la poésie libertaire existe depuis toujours si l’on considère que Ferdowsi, auteur d’un « Livre des rois » (Chahnameh), au 10e siècle après Jésus Christ, a œuvré durant une trentaine d’années pour libérer la langue persane du joug de l’envahisseur arabe. Il l’affirmera en ces termes :

« J’ai tant œuvré durant cette trentaine d’années
Ressuscitant la Perse par le parler persan »

Une résistance autant culturelle que formelle qui vaut à l’Iran d’aujourd’hui de parler encore la langue héritée des ancêtres achéménides ou sassanides alors que des pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient se sont vus dépossédés de leur patrimoine linguistique auquel s’est substitué le parler de l’occupant venu de Péninsule arabique.
Viennent ensuite d’autres générations de poètes réfractaires, marquant leurs préférences et leurs oppositions face à toute sorte de totalitarisme : idéologique, religieux, social…
La liste est longue des tyrannies qui se succèdent sur le plateau iranien engendrant autant d’anticorps poétiques dont le plus fameux, le plus illustre, le plus populaire, celui traduit en une multitude de langues, Khayyam de Nichapour. Ses quatrains traduisent l’obsession d’une immanence radicale face aux promesses d’un arrière monde aléatoire :

« On maintient que l’Eden est peuplé de houris
Moi je dis préférer le bon jus de la treille
Tiens bon ce comptant, oublie les vaines traites
Ce n’est que de fort loin que le tambour séduit »

En écho à cette voix libertaire majeure viendra, dans l’ordre de la notoriété mondiale, Hafez de Chiraz dont le « Divan », recueil de poèmes lyriques, constitue l’œuvre maîtresse chère au cœur de tous les Iraniens. Et que des  « modernes » tels que Chamlou ont étudié, édité, avec une approche nouvelle suscitant parfois la polémique.
Qu’importe. Ils sont toujours là, aujourd’hui encore, ces monuments, habitant les cœurs et les pensées de voix contemporaines, phares en quête permanente de vitalité nouvelle.

Et celui-ci encore :
  
Les poètes d’hier au cœur de la modernité

Qu’en est-il, aujourd’hui, de la poésie persane, cet art considéré comme « l’expression la plus brillante et la plus riche du génie iranien » ? Certes il y a l’architecture, avec ces témoins fabuleux que sont, à travers les âges, les palais de Persépolis ou les mosquées d’Ispahan. Certes il y a les arts de la calligraphie, de la miniature, et des tapis dont l’excellence est reconnue aux quatre coins de la planète. Mais aucun art n’a jamais surpassé celui de la poésie, partie intégrante de l’ADN perse.

Aujourd’hui, plus que jamais, elle accompagne le citoyen iranien durant toutes les étapes de sa vie, du berceau jusqu’à la tombe. La poésie, genre artistique majeur de l’Iran, poursuit comme un long fleuve nourricier sa trajectoire en empruntant aux époques et aux mondes qui l’entourent les formes et les idées nouvelles tout en demeurant ancrée dans un patrimoine multiséculaire.

Tout le secret de sa vitalité réside dans cette fidélité aux origines. De Ferdowsi, le chantre de l’épopée nationale, à Nima Youchidj, le père de la « Poésie nouvelle », le lien n’est jamais rompu et c’est tout naturellement que le poète d’avant-garde intègre dans ses compositions des tournures empruntées au barde de Tous ou à Saadi de Chiraz, qu’il s’emploiera à imiter ou à prolonger avec sa propre verve. Ici, il est de notoriété publique qu’il faut un talent certain pour être à même d’imiter les plus grands.

Passage obligé par ailleurs avant d’entreprendre toute création personnelle. Autant d’hommages rendus par poètes et poétesses d’aujourd’hui aux illustres prédécesseurs qui ont bâti la maison Poésie d’Iran. Avec à la clé, toujours, cette capacité qu’ont les Iraniens de réciter par cœur une somme de poèmes parmi lesquels Ferdowsi, Khayyam de Nichapour, Hafez et Saadi tiennent le haut du pavé.

« Nul n’est poète s’il ne connaît mille vers ». Incontournable donnée qui veut que la « mémorisation » du patrimoine poétique soit un gage de réelle connaissance, libre à tout auteur de sacrifier par la suite, dans sa propre production, au vers irrégulier et à s’affranchir des moules classiques de versification. S’affranchir de contraintes formelles est en effet admis, en terre de Perse, pourvu que cette liberté ne s’accompagne pas d’un reniement de l’héritage poétique, valeur sacro-sainte qui fait partout l’unanimité.

Poursuivons avec  quelques indications sur les poètes choisis :

Portrait de Mohammad Reza Chafii Kadkani par Phil Donny


Nima Youchidj
(extrait)

Ali Esfandiari de son vrai nom, Nima Youchidj vient au monde dans le village de Youch, niché dans la province verdoyante du Mazandaran. C’est le père de la « poésie nouvelle » en Iran et son oeuvre laissera son empreinte sur toute une génération de poètes contemporains. Les images de son enfance, imprégnées de la vie des rudes bergers et d’une nature luxuriante bordant la mer Caspienne, marqueront à jamais sa poésie.
Nima se familiarise avec la langue française en entrant dans l’école Saint-Louis de Téhéran, un établissement catholique centenaire. La maîtrise du français lui permettra de découvrir le style d’un autre poète novateur, Stéphane Mallarmé. Sa poésie brise le carcan de plusieurs siècles de poésie persane où les contraintes de régularité dans le mètre et la rime règnent sans partage. /.../

Forough Farrokhzad
(extrait)

Forough est une poétesse majeure de l’histoire littéraire de l’Iran. Astre flamboyant d’un jour, sa carrière fulgurante tranchera avec la brièveté de son parcours. Elle passera tel un météore éclairant un instant le dôme obscur de la poésie traditionnelle. Elle disparaît tragiquement, à 32 ans, lors d’un accident de voiture. À l’âge de dix-huit ans, elle publie son premier recueil, «La Captive». Son talent, sa soif de vivre, s’accommodent mal d’une société où tout n’est que contrainte. Surtout à l’endroit d’une femme extravertie, avide de vie et d’ouverture sur le monde. Sa prison terrestre, il lui faudra la conjurer par la grâce de la poésie. Suivront deux autres recueils fameux, « Mur » et « Rébellion ».
Puis vient, avec « Une autre naissance », le grand basculement vers un nouvel univers formel portant l’empreinte de Nima Youchidj, le grand défricheur des nouvelles terres poétiques. /.../

Mehdi Akhavan Sales
(extrait)

Akhavan Sales ouvre les yeux sur le monde dans la province du Khorasan, berceau du pur parler persan. C’est là que fut né, au 10e siècle, Ferdowsi de Tous, le barde de l’Iranité, laissant derrière lui une œuvre poétique colossale, patrimoine culturel par excellence de la saga perse à travers les âges. Dans sa ville de Machhad, il se destine initialement au métier de forgeron. Un apprentissage au terme duquel « l’homo faber » se destinera à forger, cette fois, un monument littéraire et patriotique qui fera date.
Son premier recueil de poèmes, « L’orgue », sera publié en 1951. Mais c’est en 1955 qu’un deuxième recueil, « L’Hiver », viendra propulser sa carrière au sommet des milieux littéraires du pays. Il y raconte dans une langue toute personnelle la période de glaciation survenue au lendemain du coup d’État de la CIA provoquant l’effondrement du gouvernement de Mohammad
Mossadegh, démocratiquement élu par le peuple iranien. /.../

Ahmad Chamlou
(extrait)

Né à Téhéran, le jeune Chamlou connaît très tôt une vie faite de déracinements occasionnés par les mutations de son père, officier de l’armée, dans différentes villes de province. Le contact avec une réalité souvent rude devient le lot du futur poète qui expérimente, en premier, engagement politique et prises de positions contre la Grande-Bretagne, colonisateur historique du Moyen-Orient.
Sous Reza Chah Pahlavi, le nouveau maître de l’Iran ayant insufflé au pays un élan moderniste aux couleurs occidentales, Chamlou se réclame de l’idéologie nationale socialiste, celle du camp opposé à l’Angleterre conquérante. Or, durant la seconde guerre mondiale, les Alliés prennent pied en Iran et le pays se retrouve sous la férule conjuguée des Russes, des Britanniques et des Américains. /.../

Simine Behbahani
(extrait)

Il y a un peu plus d’un an, alors que notre projet de recueil prenait forme, disparaissait la poétesse nationale de l’Iran. On peut dire de cette icône littéraire progressiste qu’elle fut témoin des bouleversements qu’a connu la Perse moderne sur près d’un siècle : l’arrivée d’un nouveau roi en 1953, la « Révolution blanche » du Chah faisant suite à sa prise de pouvoir, la révolution de 1978 et la fin de 25 siècles de monarchie iranienne, l’avènement de la République islamique, les huit années de guerre contre le régime irakien, les différentes formes de répression et de tyrannie. Son parcours est sans précédent.
Elle a atteint un niveau inégalé de reconnaissance au niveau national et international. Elle incarne également le rôle pivot de la femme dans l’Iran d’aujourd’hui. /.../

Houchang Ebtehadj
(extrait)

Dès les années de lycée, dans sa ville natale de Racht, capitale de la province caspienne du Guilan, se manifeste le talent poétique de celui connu surtout par son surnom éminemment populaire : « Ombre ». Un talent que vient consacrer la publication du recueil « Premiers airs ». Cette oeuvre de jeunesse – il a 21 ans – est constituée de compositions réalisées dans un moule classique. Années de jeunesse, années des premières amours aussi dont sortiront des poèmes inspirés par Galia, une Arménienne rencontrée dans sa ville de Racht, devenue aussitôt sa muse. Le lyrisme amoureux sera renié plus tard, avec les bouleversements politiques que connaît l’Iran. La priorité est à l’engagement social et politique illustré par le fameux poème «La Caravane». Les retrouvailles du coeur attendront donc les lendemains qui chantent.
Entre-temps, le poète a fait la connaissance de Nima Youchidj, l’extraterrestre de la versification nouvelle vague. Il s’est lié d’amitié aussi avec des figures progressistes, membres du parti communiste, le Toudeh. /.../

Mohammad Reza Chafii Kadkani
(extrait)

L’auteur est né dans la ville de Kadkan, située dans la province du Khorassan, berceau du « beau parler » perse et du poète national Ferdowsi. Province également abritant le mausolée de l’Imam Reza faisant l’objet du plus grand pèlerinage religieux de l’Iran.
L’enfance de M.-R. Chafii Kadkani est placée sous le signe de laborieuses études, à l’écart de toute institution scolaire, sous le contrôle direct de son père qui était un religieux érudit.
Il s’applique à l’apprentissage de la langue et de la littérature arabes et se révèle brillant élève. C’est au cours de ses années d’études parmi les clercs et les autorités chiites qu’il se trouve comme camarade de cours celui qui deviendra un jour le guide de la République Islamique, l’Imam Ali Khaménéï.
Le jeune Mohammad Reza s’inscrit au concours d’entrée à l’université Ferdowsi de Machhad, capitale de la province. Il en sortira premier au classement des admissions. L’étudiant surdoué obtiendra plus tard son doctorat de littérature persane à la Faculté des lettres de l’université de Téhéran où il s’installera définitivement pour occuper une chaire d’enseignement. /.../

Il me reste pour terminer à présenter Reza et Phil Donny qui a magnifiquement illustré l'ouvrage :

Phil Donny et Reza Afchar Nadéri réunis autour d'une chicha

À propos du traducteur

Docteur en littérature iranienne, Reza Afchar Nadéri est poète, traducteur de poésie persane et journaliste. Né à Machhad, capitale de la province orientale du Khorasan iranien, Il vient avec sa famille en France à l’âge de 5 ans. Il y apprend le français comme sa seconde langue maternelle.

De retour en Iran, il fréquente le collège franco-iranien Saint-Louis de Téhéran. Puis le lycée Razi où il passera le baccalauréat français. Après quatre années d’études supérieures à Téhéran, il retourne en France pour des études littéraires à l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg. Il y soutient une maîtrise de lettres modernes puis un DEA de littérature comparée.

Il s’installe ensuite à Paris pour préparer un doctorat de troisième cycle de littérature persane. Le thème portera sur le Livre des Rois («Chahnameh») de Ferdowsi, poète national iranien du 10e siècle. Il consacre également deux années de recherche à une thèse d’État, sous la direction de Charles-Henri de Fouchécour, sur Vaez Kachefi, auteur mystique iranien du 16 e siècle.

Il abandonne ensuite le cursus universitaire pour se consacrer au journalisme et réalise des reportages dans une quarantaine de pays. Depuis une quinzaine d’années, il se rend tous les ans en Iran pour constituer des archives en vue de publications. Parallèlement à son activité de journaliste Reza Afchar Nadéri collabore régulièrement avec des revues qui publient ses poèmes, participe à des festivals internationaux de poésie et donne des conférences afin de créer des passerelles entres les cultures iranienne et française.

Site internet : www.rezablog.com

À propos de l’illustrateur

Peintre, dessinateur, Phil Donny est inspiré par les grands peintres classiques (Rubens, Breughel, Ingres) et par la culture populaire rock. Il est né en 1955 à Athienville (Meurthe-et-Moselle). Il entre à l’École Normale d’Instituteurs de Nancy en 1970. Après un voyage en Afghanistan en 1974, il rejoint l’École Nationale des Beaux-Arts de Nancy. Il se consacrera par la suite à la peinture et au dessin en autodidacte et travaillera comme illustrateur dans la publicité et l’édition.

C’est un peintre de l’incarnation qui va vers les hommes, qui observe, échange, éprouve, raconte. Le « concept » tant cher aux spéculateurs ayant coupé le lien d’une connaissance directe avec les êtres et les choses n’a pas de prise sur son œuvre. Il a voyagé en Iran, en Afghanistan, s’est imprégné de ces pays, en a ramené des paysages et des portraits.

À la lecture des poèmes de ce recueil, il retrouve les vieux démons dont ses rêves sont bâtis. Il est plus touché par certains : « La fin du Chahnameh », « Épigraphe », « Le démon de la nuit »… Il voit affleurer, à ces lectures picturales, plus d’une connotation partagée et prolongée : métaphores et paysages deviennent des sources extérieures dévoilant des formes qu’il n’a jamais dessinées auparavant. Et le style demeure narratif, comme il l’a toujours pratiqué.

Site internet : www.galerieduloup.eu

Complément : 
- L'ouvrage est coédité par la Maison de la poésie Rhône-Alpes et Le Temps des Cerises. Il est vendu 20 € l'exemplaire.




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