J'ai déjà présenté dans ce blog le travail remarquable que mène le poète et traducteur Reza Afchar Naderi pour faire connaître la poésie iranienne, ancienne et contemporaine, en France. Il est également l'auteur d'une étude sur Le livre des rois de Ferdowsi que Geneviève Vilon, sensible aux expressions venues d'Orient, nous présente aujourd'hui, ce dont je la remercie vivement.
Toute nation se construit autour de mythes fondateurs. Alors que tous les regards sont tournés vers l'Iran, il est utile de savoir que l'histoire du forgeron Kâveh symbolisant le désir de justice et l'héroïsme du peuple dans le Shâhnâmeh, Le Livre des rois, résonne encore fortement dans la conscience iranienne, tout particulièrement en ces temps troublés.
C'est ce personnage de Kâveh, célébré dans la grande épopée de l'Iran, qui fait l'objet de la thèse très savante publiée par Reza Afchar Naderi en 2018.
L'auteur, journaliste, poète et traducteur, titulaire d'un doctorat de littérature iranienne, travaille à faire connaître la poésie et la culture de son pays.
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| Reza Afchar Naderi sur les pentes du Damavand |
Commençons par présenter rapidement ce qu'est le Shâhnâmeh, cette immense épopée, plus connue en France pendant la période dite "orientaliste".
Ce récit épique de 50 000 distiques (100 000 vers) retrace toute l'histoire de l'Iran depuis la création du monde et les premiers rois mythiques jusqu'à la mort du dernier roi sassanide Yezdegerd III, lors de l'invasion arabe en 651 de notre ère.
Reprenant des récits plus anciens, il fut écrit au début du XIᵉ siècle par le poète Ferdowsi, originaire de la région de Tous, dans la province du Khorassan.
Il lui demanda trente années de travail et fut mal récompensé par le sultan Mahmoud de Ghazni, choisi comme mécène.
Malgré cela, le succès fut immense et l'ouvrage se répandit dans tout l'Orient, magnifiquement illustré dans de somptueux manuscrits commandés par les princes.
Il nous parvint en France grâce à la traduction de Jules Mohl au XIXᵉ siècle qui fait encore autorité malgré des traductions plus récentes.
Il fut écrit en persan – au XIᵉ siècle – langue ayant remplacé le moyen perse ou pehlevi (époque sassanide). Cette langue est toujours en cours chez les peuples iraniens, comme nous lisons Montaigne. Cette œuvre contribua à sauver la langue persane, qui tendait à disparaître au profit de l'arabe et qui devint ainsi la langue de culture parlée dans les cours orientales.
Certains épisodes de la partie légendaire de l’épopée sont aussi connus en Iran que pour nous les récits de la guerre de Troie.
Encore aujourd'hui des conteurs sont capables d'en réciter de longs passages.
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| Maison de thé populaire © Photo Reza A. Naderi – Tous droits réservés |
De même qu'on trouve en France des prénoms Ulysse ou Hector, beaucoup d’Iraniens portent encore les prénoms de héros persans des récits antiques.
L'histoire du forgeron Kâveh se situe dans la partie mythique du Shâhnâmeh. Le récit commence par le règne des premiers rois fondateurs qui apportent à leur peuple la civilisation avec, par exemple, la découverte du feu par Houshang, et du fer qui permet la fabrication des outils, le développement de l'agriculture et la fabrique des armes.
Son fils, Tahmouras, par sa magie, enchaîne les divs (démons) et les asservit, semblable au Salomon coranique qui soumet les djinns et les utilise à son service.
Le plus célèbre de ces rois est Djamshid, souvent évoqué par les poètes persans ultérieurs. En particulier à cause de sa coupe magique qui lui permettait de voir le monde entier.
Son long règne de 300 ans fut un âge d'or. Agissant avec droiture et justice, bienfaiteur de son peuple, il bénéficie du "farr", la protection divine, mais finit par la perdre, lorsqu'à la fin de son règne, il est atteint de démesure et se prend pour un dieu.
Vient alors pour 1000 ans le règne du Mal, celui du prince démoniaque Zahhâk qui le met à mort et le remplace.
Séduit par Ahriman, l'esprit du mal, ce dernier prend l'aspect d'un roi-dragon avec deux serpents posés sur ses épaules qu'il doit nourrir quotidiennement de la cervelle des jeunes hommes du royaume.
Personne n'osant se révolter contre ce tyran, la population se trouve décimée.
C'est alors qu'intervient le forgeron Kâveh.
Parti seul du bazar, il ose venir tenir tête à Zahhâk, dans son palais, en présence de sa cour et réclamer justice pour la mort de ses dix-sept fils qui ont servi de repas aux serpents. Il refuse le pacte qu'il lui propose.
Le roi, paralysé par son discours, le laisse partir, médusé.
Kâveh, à l'aide d'un drapeau improvisé fait avec une lance et son tablier de cuir, harangue le peuple et le conduit à la recherche du descendant de Tahmouras, le prince Feridoun.
Ce dernier affrontera Zahhâk mais ne le tuera pas (le mal ne meurt jamais). À la demande de l'ange Sorouch, il l'enchaînera solidement sur le mont Damavand, à l'endroit même où, dit-on, fut enchaîné Prométhée. Et le bon prince succèdera au tyran détesté, restaurant l'ordre et la légitimité .
C'est le personnage de Kâveh que la thèse très érudite de Reza Afchar Naderi se propose d'étudier. L'auteur soutient que, même si, peut-être, un personnage historique a pu exister au temps des Sassanides, il s'agit essentiellement d'un mythe dont les origines remontent au passé le plus lointain de l'Iran, plongeant dans les récits indo-aryens qui ont laissé des traces dans l'Avesta, le livre sacré des zoroastriens.
Pour étayer solidement son argumentation, il commence par exposer, s'appuyant sur les travaux d'historiens des religions et des sociétés primitives, tels que Mircea Eliade, les différents statuts des forgerons en mythologie ou en ethnologie.
Dans de nombreux mythes cosmogoniques, un forgeron céleste aide le dieu suprême de l'orage, en forgeant ses armes, à triompher d'un monstre ophidien qui retient la pluie.
Il contribue ainsi au rétablissement de l'ordre qui permet la création d'un monde harmonieux, après le chaos initial. Il a donc une fonction corrective.
De même, Kâveh permettra par son action le retour d'un bon prince après le règne du mauvais roi-dragon.
Kâveh possède également les pouvoirs surnaturels attribués dans les sociétés anciennes aux forgerons, assez semblables à ceux des chamans.
Utilisant le feu pour forger les outils et les armes ainsi que le fer, d'abord céleste (les météorites) puis extrait de la terre-mère, ils touchent au sacré et à la magie.
Leur parole est efficace et elle agit.
Ainsi, le pouvoir magique de la parole de Kâveh se lit dans le discours qui lui est attribué dans le Shâhnâmeh.
Reprenant la magie des anciens dieux "lieurs", il paralyse le roi Zahhâk par des chaînes non matérielles.
Cette parole magique, celle des premiers poètes védiques, les rishis ou les kavis (qui pourraient être à l’origine du nom de Kâveh), est une conception extrêmement ancienne.
Dans la suite du récit, qui concerne cette fois Feridoun, l'auteur retrouve des traces des scénarios initiatiques des sociétés guerrières, par exemple dans le culte de Mithra au temps des Arsacides.
Ainsi, tout d'abord, pour échapper aux persécutions de Zahhâk qui l'a vu en rêve et a commencé par tuer son père, le jeune prince est caché dans une grotte, confié à un berger et nourri par le lait d'une belle vache qui le rend fort, jusqu'à l'âge de l'adolescence.
Cette "cryptie" conforme aux rituels d'initiation est suivie d'un rite de passage : Feridoun traverse le Tigre, protégé par les gardiens de l'usurpateur, sans descendre de son cheval "couleur de rose" malgré la profondeur du fleuve et doit affronter des épreuves : pénétrer dans le palais de Zahhâk qui semble imprenable : « on aurait dit qu'il était construit pour arracher les étoiles du ciel » avant de combattre le tyran avec sa lourde massue à tête de boeuf.
Selon ce scénario, Kâveh, qui est allé chercher le prince pour le conduire au combat, joue le rôle de l'initiateur des rituels guerriers.
Si, dans la suite du récit, il disparaît très rapidement, c'est selon l'auteur, parce qu'au temps historique des rois sassanides, le régime des castes relègue au dernier rang celui des artisans.
C'est la caste religieuse, celle des mobeds zoroastriens (le zoroastrisme étant devenu religion d'état) et celle des rois guerriers qui dominent.
Nous laisserons aux spécialistes les discussions concernant le derafsh, l’étendard kavien, fait initialement d'une lance et d'un tablier de cuir, ce qui pourrait encore renvoyer aux sociétés guerrières parthes arsacides.
Pour l'auteur, en tous cas, ce n'est pas un drapeau monarchique tel qu'il sera décrit plus tard, mais national.
Certes, l'histoire du forgeron Kâveh, mythique et légendaire, n'est qu'un épisode parmi tant d'exploits héroïques de l'immense Shâhnâmeh, mais on conçoit que la révolte d'un homme du peuple, seul face à un tyran, ait marqué durablement les esprits jusqu'à aujourd'hui.
Grâce à l'étude très approfondie de Reza Afchar Naderi, nous en saurons plus sur la civilisation si ancienne du grand peuple iranien et sur ses légendes passionnantes qui révèlent son âme profonde.
Geneviève Vilon
Complément :
- Le livre sur le site de l'éditeur.



