Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 25 juillet 2015

Michel Capmal, l'écart, l'éclair - IV

Suite de la chronique précédente...


La poésie, où en est-on avec elle ? Ne pas répondre à la question. La poésie n’a nul besoin de questionnaire. La certitude partagée que chacun, chacune est un fragment et une vibration de chair et de sang de la vie errante, de la vie vivante, suffira pour tenir, approfondir, avancer, écrire encore. Avec et dans la trame du langage. Le langage, l’invention humaine la plus considérable qui ne cesse de se réinventer selon le libre tissage de nos voix.               

22 décembre 2012

Cependant, les dégâts sont si considérables qu’avant tout passage à l’acte, en l’occurrence à l’acte d’écrire, il nous faudra franchir une épreuve. Devenir, ne serait-ce que pour une matinée ou une nuit de pleine lune, un personnage aphasique marchant à pas lents dans les rues, et s’arrêtant longuement à certains carrefours. Un mime aux lèvres closes sur le secret du langage. Il ne présenterait pas une « performance » de plus, mais inscrirait dans l’espace une calligraphie relevant de la haute magie. Il rendrait visible autant que sensible et audible, la vibration retrouvée de chaque lettre, la richesse de sens de chaque mot. Et annoncerait l’invention d’une syntaxe inouïe et véridique pour toute tentative à venir de libération de la conscience. Par réaction en chaîne ou arborescence, l’électricité mentale (l’énergie vitale la plus affinée) qu’on aurait cru éteinte à jamais chez nombre de citoyens atomisés, séparés d’eux-mêmes et des autres,  resurgirait ; se prolongeant dans un renversement de perspective de la plus grande ampleur. Cela alors réaccordé avec une parole impérieuse, intempestive, créatrice d’un monde habitable.  

Le grand geste accompli, nous commencerons à nous libérer aussi des images. Pour se tenir au plus près du réel. Dans la présence. Et inverser le courant de ce désastre incommensurable : le déficit existentiel, le manque d’être.  Pas de prophéties stupides ni d’espoirs fallacieux mais libre à nous de voir le temps intérieur, en connivence avec son autre versant redevenu « historique », ouvert sur le grand temps cosmique. La poésie, le plasma du réel absolu.

 
  7 janvier 2013                                                                                                   
                                                                                Michel Capmal  

samedi 18 juillet 2015

Michel Capmal, l'écart, l'éclair - III

 Suite de la chronique précédente...


« Allons, soyez raisonnable !.... » me dirait un moderne responsable socioculturel, avec cette petite menace sous-entendue : « comment voulez-vous obtenir des subventions avec un état d’esprit pareil ? » Je répondrais alors raisonnablement que, des subventions, je n’en ai jamais demandé ; pas plus que je n’ai gâché mon temps à vouloir être « reconnu comme poète ». J’ai même fait tout le contraire ; et que si l’on peut, malgré tout, maintenir la flamme d’une chandelle (pour reprendre le titre d’un des derniers ouvrages de Gaston Bachelard) dans la chambre la plus secrète de son être, l’essentiel est sauf ! Enfin, admettons.   

Et bien sûr que oui, nous avons besoin de poèmes qui aident à vivre ! Mais des poèmes à la limite du « poétique », à la limite de son petit ego, à la limite du monde ancien, à la limite comme la vraie vie, intense et fragile, précaire et profonde, et d’une inépuisable fécondité. Et les poètes, s’ils devaient tous être des briseurs de chaîne, pour reprendre la belle et forte expression de Jean Laugier, (tous ? ce n’est pas si sûr ! ) les meilleurs d’entre eux, quand bien même le « système » les reconnaîtrait comme des « travailleurs du langage », sont (ou devraient être) habités par une révolte à ce point fondamentale que j’aimerais appeler « métaphysique », si ce terme est encore utilisable. J’aurais pu dire « existentiel » peut-être. Mais je voudrais invoquer ici le possible-impossible ( un non-concept que seul un poète peut concevoir ) contre les normes d’un humanisme dévitalisé, et dont un profond renouvellement nous apporterait le plus grand bienfait. L’acceptation de notre propre finitude ne saurait se confondre avec une soumission à la fatalité. C’est aussi une révolte contre la Mort, elle même. Et plus véritablement contre l’espace et le temps de ce monde qui ne se survit que par la mort programmée et généralisée. L’ailleurs, si on sait le voir, est déjà là, ici et maintenant. Dans la vie au jour le jour. Et certains instants dits « privilégiés ».    

« …viendront d’autres horribles travailleurs, ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! »  Nous avons encore en tête cette phrase, terrible et superbe de l’adolescent Rimbaud. (Lettre à Paul Demeny. Le 15 mai 1871.) Et ceux-là ne se borneront pas à se rassembler en corporation mais maintiendront une volonté de résistance à partir d’une solitude radicale. Cette solitude-là est le contraire d’un isolement autistique mais point d’appui pour la communication généralisée d’un langage matriciel. Langage vivant qui se trouve refoulé dans les marges ou dans les bas-fonds de l’Empire de la dissociation avec son pseudo et néo ou métalangage mortifère, dégradé et dégradant. L’Économie, ou ce qu’il est politiquement et médiatiquement convenu de désigner ainsi, est avant tout le langage de la haine de la vie, matérialisé, et parvenu à la puissance quasi absolue. Cependant cette puissance n’est qu’illusion, leurre, idéologie suprême, religion totalitaire, magie noire. Chaque jour, nous pouvons en ressentir et constater les effets destructeurs sur nos propres vies et celles de tant d’autres. Prendre de la distance avec l’anthropocentrisme et toutes ses prétentieuses constructions abstraites. Et puis en sortir.

                                                                           Michel Capmal

samedi 11 juillet 2015

Michel Capmal, l'écart, l'éclair - II

Suite de la chronique précédente...


Alors, serait-t-il  donc un adolescent perpétuel en fugue permanente et refusant de vieillir, ou bien un En-dehors irréductible, celui qui accorderait plus de fluidité et de vérité au temps intérieur avec sa discontinuité qu’à ce temps plombé et faussement linéaire qui nous est imposé ? Et s’il en est ainsi, je m’en honore bien volontiers à l’encontre de ce très pénible et très stérile esprit de sérieux de la médiocratie contemporaine. Et qui n’a rien de spirituel mais représente les nouvelles formes de censure et de castration mentale.

Ma préférence va aux individus véritables qui ne se prennent pas trop « au sérieux » et qui pourtant, en matière de création, font ce qu’ils font très sérieusement tout en gardant le sens du jeu, et même du grand jeu. En ce qui me concerne, la recherche d’un art de vivre s’est cristallisée peu à peu autour de ces deux termes : intensité et résistance. Rester intact, les yeux ouvert et fidèle à soi-même à partir d’une conviction éthique autant qu’esthétique. Et j’aurai traversé tout cet espace-temps souvent confronté à la « réalité rugueuse », mais toujours à la recherche de 1a « vraie vie », imaginée et rencontrée par la puissance du désir. Et, lorsqu’on a 17 ans, pour avoir vécu ou pressenti certains de ces moments, on croit qu’après cela l’on peut mourir. Mais le vouloir vivre étant plus fort, s’impose la décision de se tenir définitivement à l’écart de l’étouffante trivialité de la quantification de tout.

 Jadis donc, tout en appréciant et parfois admirant tel ou tel poète reconnu, j’accordais aussi grande valeur à des individualités singulières dont le comportement dans la vie de tous les jours exprimait à mes yeux une âme de poète ;  et qui pourtant n’avaient jamais écrit un seul poème. De leur  manière d’être émanait une flamme apaisante autant que stimulante, promesse d’un grand incendie pour transfigurer ce monde qui en a toujours bien besoin ! La recherche, parfois éperdue, d’un tel art de vivre peut se nourrir d’un certain tragique, d’une certaine auto-dérision : dandysme misanthropique, systématique provocation anti-sociale, délire mystique, posture " artiste sans œuvres " ou diverses formes d’autodestruction, que sais-je encore ?  Et pourtant, il importe de ne point renoncer.  Des signes, des forces, des coïncidences se présentent sur le chemin. L’imagination créatrice retrouve ainsi ses racines les plus enfouies et les plus fertiles. Et par  d’innombrables et salutaires interstices, le couvercle bas et lourd qui pèse tant sur l’infra-conscience peut se renverser en  réceptacle de la simple présence à la vie.

                                                                           Michel Capmal