Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

mercredi 30 octobre 2019

"De quauquei fugidas" de Michel Miniussi

Au mois de décembre dernier nous présentions Ciutats d'Oc de Michel Miniussi, ce jeune écrivain occitan trop tôt disparu qui a déjà été plusieurs fois à l'honneur dans ce blog.  Nous sommes heureux aujourd'hui de parler de son dernier livre  De quauquei fugidas dont l'édition bilingue occitan-français a reçu les meilleures attentions de ses amis. Jean-Claude Forest s'est chargé de la traduction en français, Philippe Gardy a rédigé la préface, Jean-Pierre Tardif et Frédéric Voilley se sont occupés de la relecture. Jérôme Maligne a pour sa part réalisé les 18 gravures qui composent la couverture et les illustrations. Mais laissons à Jean-Pierre Tardif le soin de nous présenter le contenu de ce beau livre.



Si le précédent recueil de Michel Miniussi, Ciutats d'oc, était composé de différents écrits du jeune écrivain réunis par ses amis et dans lesquels il évoquait magnifiquement les villes occitanes vues sous de multiples angles, de façon quelque peu kaléidoscopique, celui-ci, De quauquei fugidas, a une tout autre unité. Et une tout autre portée.

Écrit à 19 ans, ce récit inaugural est en effet celui de la recherche et de la construction de soi, à la fin de l'adolescence, sous le signe paradoxal de la fuite, dans une langue qui elle-même « échappe », en même temps d'ailleurs qu'elle « vient toute seule » : « Venguèt soleta, basta d'agantar la ploma » : « elle est venue toute seule, il a suffi de prendre la plume », écrit le narrateur.

Mais une telle œuvre dans sa démarche créatrice, dans son écriture, dans l'usage qu'elle fait du provençal à la fin du siècle passé, va bien plus loin que son temps et que son auteur. Elle entre, comme prémonitoirement, en résonance avec la situation actuelle du pays d'oc et de sa langue. Et en particulier avec la situation « existentielle » des jeunes écrivains qui ont choisi de « mettre en œuvre » cette langue en plein XXI e siècle.

Ne croirait-on pas qu'il s'adresse à eux, le narrateur des Fugidas, lorsqu'il écrit :
« Vous, enlisés là, dans ce néant, cette langue qui se déchire, qui se meurt, dans un pays qui s'enfuit... » ?

Mais l’œuvre, justement, est là, en provençal, pour montrer que tout est à regagner, à conquérir, dans la vie et dans la langue. Les Fugidas évoquent une expédition -une fuite- dans le pays de Grasse, une escapade, donc, qui est l'occasion pour les protagonistes de découvrir en profondeur des paysages qui sont ceux du passé, certes, mais dont ils font l'expérience vivante au présent : « Il est difficile d'oublier le pays qui entoure votre récit. Il existe toujours, il change de forme, il reste encore, et pour longtemps. » Et les gens du lieu aussi sont présents, avec les traces de leur langue, comme cette vieille habitante de Cabris qui parle encore provençal, avec des mots de « figon », « ce parler ligure arrivé en Provence orientale au Moyen-Age. » Ainsi, alors même que tout peut sembler détruit dans cet univers de langue d'oc, l'essentiel peut en fait toujours être sauvé. Mais il y faut le travail patient de l' écriture.

Et peut-être aussi, ce qui est plus rare, et qui, pour notre plus grand bonheur de lecteurs, s'est vérifié dans le cas de Michel Miniussi, : la grâce.
  
                                                         Jean-Pierre Tardif

Complément :
- Le livre est vendu au prix public de 22 € + Port. Pour toute commande s'adresser à michel.miniussi@wanadoo.fr

samedi 28 septembre 2019

Pablo Picasso/André Salmon : portraits croisés

Au moins d'avril dernier nous rappelions que cette année 2019 correspondait au cinquantième anniversaire de la disparition d'André Salmon. A cette occasion nous étions heureux de signaler le remarquable travail accompli par un groupe d'universitaires pour entretenir la mémoire de celui qui fut à la fois poète, critique d'art, journaliste, romancier et ... caricaturiste. C'est cet aspect méconnu du talent d'André Salmon que nous découvrons dans le livre paru il y a peu en anglais aux éditions Za Mir.


Cet angle d'approche inédit permet à Jacqueline Gojard dont le texte a été traduit par Beth Gersh-Nešić.de faire revivre l'amitié entre André Salmon et Pablo Picasso lorsque tous les deux habitaient à Montmartre au début du XXe siècle et étaient engagés dans l'aventure du Cubisme.
La riche iconographie présentée dans le livre en est en quelque sorte le témoignage et l'illustration. Elle propose tout d'abord les portraits d'André Salmon dessinés par Picasso en 1905 et 1907 ainsi que dans une lettre adressée au poète en 1915.Viennent ensuite deux dessins du peintre réalisés par Salmon en 1907 et cette gouache intitulée Portrait de Monsieur Picasso peinte en 1908. Ces portraits croisés sont complétés de photos où l'on voit par exemple André Salmon posant devant le tableau Les Demoiselles d'Avignon dont il a soufflé le titre au peintre catalan, où l'on voit encore Picasso entouré de Salmon et Modigliani devant La Rotonde à Montparnasse en 1916.
 L'édition du livre étant bilingue, celle-ci permet dans un deuxième temps de retrouver le texte original en français de Jacqueline Gojard et ses éclairages sur chacun des portraits présentés. Son étude s'organise en trois parties : Le poète dans l’œuvre graphique du peintre, Les portraits du peintre par le poète, Picasso dans l’œuvre poétique de Salmon.
Pour conclure une chronologie en anglais établie par Jacqueline Gojard et Beth Gersh-Nešić restitue la vie du poète et du peintre qui s'étaient brouillés en 1935 puis retrouvés en 1952. Remercions ces deux spécialistes de l'histoire de l'art et de la poésie pour cette édition si soignée qui nous donne l'opportunité de nous replonger dans un moment fort de notre Histoire culturelle.

Complément :
- Pour se procurer le livre.

samedi 20 juillet 2019

Faire vivre la poésie

Ce livre vient ponctuer une préoccupation ancienne souvent présente dans ce blog. Il en reprend d'ailleurs quelques pages. En voici l'argument :

 Comment faire vivre la poésie ? Comment lui assurer une présence dans une société qui n'en fait pas grand cas. À ces questions que tout poète et tout amoureux de la poésie se pose, l'auteur a souhaité, en y associant les contributions de Monique Marta, Michel Bernier, Brigitte Maillard, Roselyne Camelio et Beth Gersh-Nešić, apporter sa propre réponse. Celle-ci voudrait à la fois être inscrite dans le moment présent et le dépasser, afin de rester en accord avec ce qui taraude depuis toujours le cœur du poète.


Michel Capmal qui est un ami de ce blog, nous en livre ici un premier écho écrit en juin dernier :
 
Faire vivre la poésie


Ces quelques lignes ne sont pas un compte-rendu de lecture du livre récemment paru de Jean-Luc Pouliquen intitulé Faire vivre la poésie - et dont le contenu est tout à fait appréciable par la sincérité de son questionnement et la qualité des contributions - mais d’abord l’expression qu’un tel titre, avec toute sa force impérative, peut inspirer à lui seul.


A la veille d’un énième Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice à Paris, (où l’on devrait déployer la banderole souhaitée par Brigitte Maillard pour les marchés bretons : « N’abandonnez pas la poésie aux poètes… ») pour faire vivre la poésie, c’est le mot incarnation qui paraît s’imposer. Répétons-le, il ne s’agit pas de « consommer » ou de « produire » des poèmes, pas plus que de vivre « de » la poésie ni même « pour » la poésie mais véritablement, et en quelque sorte, « par » la poésie. Une langue inconnue, probablement. « Le poème comme lieu de délivrance et non celui d’une contrainte. » Mais, tout en préservant son « âme d’enfant », c’est une voie périlleuse qui s’impose et correspondrait à « la voie sèche » des alchimistes. On devient à soi-même son propre athanor. Le travail s’effectue au plus profond et à fleur de vie. Un choix de vie dont les inévitables aléas ont valeur d’enseignement. C’est ainsi que la poésie, dont le sens ne sera jamais épuisé, est l’évidence même. L’évidence d’être relié et de participer à la relation. Dans un rapport sensible et profond à l’inachèvement fécond d’une quête de vérité « dans une âme et un corps » (Rimbaud). Et l’on s’accorde avec l’apparent paradoxe de cette maxime : « Ce n’est pas le temps qui passe, c’est nous qui passons dans le temps. »


En l’époque présente, où la vie assistée par ordinateur et l’acculturation technocratique ont presque aboli la vie « privée » et menace la « vie intérieure » de disparition, il est devenu de première nécessité pour la vraie poésie de s’incarner au cœur du désenchantement du monde, de sa dématérialisation programmée (la victoire du matérialisme le plus vulgaire) et de son agitation incessante et insensée. Il est opportunément rappelé page 72 le Donc c’est non de Henri Michaux. Un refus exemplaire de reconnaissance sociale « officialisée » par l’Université et l’Édition. Et n’y aurait-il pas, un peu partout en ce monde « mondialisé », nombre de résistantes et résistants se tenant par-delà le ressentiment et la frustration dans un rapport solaire entre l’humain et le non-humain. Présentes et présents à eux-mêmes sans orgueil inutile ni fausse humilité. Dans la justesse du langage rendu à son magnétisme cosmique. Incarnation de l’unité de l’être, unité jamais acquise de manière définitive mais parfois survenant ici et maintenant, dans le plus haut registre de l’expression de l’aventure humaine, la poésie. L’infini, en nous-mêmes. L’infini et son incarnation. La multitude des singularités habitant le monde. Le monde redevenu réel. Ce qui est en jeu, tel un Grand Jeu, c’est l’élaboration d’une poétique. Tout en vivant existentiellement au jour le jour. Et aussi parfois « matériellement », cela peut arriver


On sera bien sûr d’accord avec Jean-Luc Pouliquen évoquant, au cours de son échange avec Beth Gersh-Nešić, « la poésie au niveau viscéral… » Et affirmant : « …C’est lui (l’artiste) qui est le mieux placé pour savoir ce qui lui est le plus favorable ou au contraire préjudiciable. Car c’est dans la liberté et l’indépendance que se forge les œuvres les plus durables. »


Etant donné l’état du monde, actuellement à la limite, on peut souhaiter une fertile convergence entre, par exemple, le fervent humanisme de L’École de Rochefort et la grande voix « impersonnelle » de Saint-John-Perse ; laissant au parking subventionné l’égotisme étriqué et poétiquement conforme de quelques poètes contemporains. Et pour en finir avec tout jugement moralisateur, la voix d’Antonin Artaud reviendra aussi vers nous. Ensuite par ricochet, celle du « mauvais garçon » François Villon. Mais sans oublier « les exopoètes » qui ont d’autres pratiques que l’écriture de poèmes, selon Georges Amar qui a longtemps fréquenté Kenneth White, toujours vivant. Ni perdre de vue le bel ordinaire du quotidien qui, dans le fond, n’est en rien incompatible avec l’exception, l’excellence, l’impossible.


Ces quelques lignes sont à rapprocher des textes hébergés dans ce même blog, notamment L'écart, l'éclair et de ma contribution au numéro de la revue Vocatif, animée par Monique Marta et en partie consacré au poète dans la cité : Un fugueur dans la cité-vortex.


                          Michel Capmal

Complément :
-Pour se procurer le livre.