Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

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samedi 4 septembre 2010

Robert Lafont & Robert Laffont

En moins d'une année, ces deux grandes figures de la culture de notre pays, ont disparu. Leur quasi homonymie a souvent créé la confusion, particulièrement dans le sud de la France, dont ils sont tous les deux originaires. C'est dans les années soixante-dix qu'ils s'étaient inscrits avec plus de force encore dans notre paysage culturel, lui donnant un autre visage et obligeant à le penser différemment. Il faudra certainement encore du temps pour en prendre la mesure mais je voudrais déjà à titre personnel porter témoignage de ce que je dois à l'un et à l'autre.

Commençons par Robert Lafont que j'ai rencontré pour la première fois en 1985 à Marseille à l'occasion d'un colloque consacré à Victor Gelu. Robert Lafont était né le 16 mars 1923, il est mort le 24 juin 2009. Sans lui, la représentation de ce que l'on appelle l'espace occitan ne serait pas ce qu'elle est. Par ses essais, ses romans, sa poésie, son théâtre, ses recherches concernant l'histoire de la littérature et la linguistique, Robert Lafont a contribué à en donner une image cohérente, vivante et argumentée. Et son oeuvre a rejoint dans les années soixante-dix ce courant de contre-culture qui a traversé la France après mai 68. Celui-ci remettait en cause un modèle centralisé qui niait les différences et les minorités. Grâce à Robert Lafont nous avons pu découvrir notamment toutes les richesses et les trésors de la littérature d'Oc. Sa Nouvelle histoire de la littérature occitane, écrite avec Christian Anatole, éditée par les Presses Universitaires de France, a été pour moi un livre déterminant pour entrer dans une création littéraire initiée par les troubadours et qui se poursuit toujours magistralement. Des chroniques précédentes de ce blog sont là pour le vérifier.

Robert Lafont a été un grand universitaire qui a formé de nombreux chercheurs et enseignants. Ces derniers ont commencé un travail pour apprécier l'importance de tous ses travaux. Robert Lafont était aussi un poète et c'est sous cet angle qu'il m'est plus facile de l'évoquer. Par deux fois, j'ai eu l'occasion de l'accueillir dans le cadre des rendez-vous occitans que j'animais l'été à Lodève pour le festival des Voix de la Méditerranée. Un grand moment à chaque fois et beaucoup d'émotion lors de sa venue en 2008, où il était déjà affaibli par la maladie.
Les poètes qu'il a encouragés à leurs débuts : Serge Bec dans les années cinquante, plus tard Joan-Luc Sauvaigo ou Jean-Paul Creissac, m'ont apporté le témoignage du rôle actif que peut jouer un aîné lorsqu'il est à l'écoute de la jeune poésie. Sans cette attention, à la fois exigeante et bienveillante, la poésie occitane n'aurait pu prendre ces chemins novateurs.


*

C'est à Marseille également que j'avais pu voir et écouter l'éditeur Robert Laffont. C'était au début des années quatre-vingt. Cela se passait à l'hôpital de la Timone qui invitait des personnalités, qui y avaient été soignées, à venir raconter leur itinéraire. Robert Laffont y était arrivé en enfant du pays puisqu'il était né à Marseille le 30 novembre 1916, y avait passé sa jeunesse et fondé en 1941 ses éditions avant de les transférer à Paris en 1945. C'est à l'hôpital américain de Neuilly qu'il est mort le 19 mai 2010.
Les débuts d'un éditeur sont toujours importants et Robert Laffont nous avait rappelé qu'il avait commencé par la poésie avec la collection "Sous le signe d'Arion". Arion, c'est ce poète grec qui fut sauvé par un dauphin et que l'on peut considérer comme un nouvel Orphée. Cette collection accueillera des poètes de l'Ecole de Rochefort, souvent présentés dans ce blog. La poésie restera toujours associée aux grandes aventures humaines.

On retrouvera dans son livre Une si longue quête paru en 2005, les propos tenus par Robert Laffont quelques vingt années auparavant. Son parcours est désormais entré dans l'Histoire. Ce qui me touche, c'est que dans presque toutes les familles de France, on pouvait dans les années soixante-dix, reconnaître les livres qu'il avait édités. Que ce soit dans la littérature, la psychologie, la santé, le témoignage, les éditions Robert Laffont participaient de ce changement qui modifiait en profondeur nos modes de vie. Et si l'éditeur était celui d'une société de consommation de masse, je n'ai pas le sentiment qu'il ait offert à ses lecteurs des livres qui ne les respectaient pas.

Je revois sur les rayons de la bibliothèque de mon grand-père ou de mes parents, des ouvrages signés Bernard Clavel, Martin Gray, Maurice Mességué, Carl Rogers ou encore Jean-Pierre Chabrol et Claude Marti. Et j'y associe un peu de nostalgie...


Compléments :






- Robert Laffont, une histoire marseillaise par Jean Contrucci


- Robert Laffont s'entretient avec Pierre Assouline

samedi 29 octobre 2011

Serge Bec, un poète provençal dans le siècle

En février 2010, nous avions consacré une chronique à Serge Bec en présentant son livre Femna mon Amor/Femme mon amour. A cette occasion nous avions fait mention de la journée qui lui avait été consacrée en avril 2009 par le département d'Occitan de l'Université Paul Valéry de Montpellier à l'initiative de Marie-jeanne Verny. Les textes des interventions qu'elle avait rassemblés par la suite viennent de paraître dans la Revue des Langues Romanes. Gérard Gouiran responsable de cette publication m'a aimablement autorisé à présenter dans ce blog de larges extraits de l'avant-propos où Marie-Jeanne Verny situe cette journée d'étude dans le contexte de recherche du département d'Occitan et présente le contenu des différentes interventions parmi lesquelles on trouvera la sienne portant sur une analyse très stimulante de la correspondance entre Serge Bec et Robert Lafont. Je les remercie tous les deux.


La journée d’études organisée en 2009 par l’équipe de recherches RedOc / LLACS autour de l’œuvre de Serge Bec, en présence de l’auteur, fut la deuxième initiative d’un programme pluriannuel sur la poésie d’oc des années 1930 à 1960. À la suite des suggestions de Philippe Gardy, il parut évident que les sources du renouveau poétique contemporain étaient à chercher dans cette période. Un premier colloque, en 2008, y fut donc consacré, dont la moitié des communications, centenaire oblige, étudièrent l’œuvre de Max Rouquette. Des regards furent aussi portés sur d’autres écrivains : Robert Allan, Jean Boudou, Charles Camproux, Gumersind Gomila, Denis Saurat, sur la revue Òc ou sur les anthologies, tant de la tradition mistralienne que du renouveau occitan[2]. Un deuxième colloque, en 2010, s'intéressa aux échos du trobar dans la littérature contemporaine, en particulier chez Max Rouquette, Miquèu Camelat, Prosper Estieu, Paul-Louis Grenier, Jeanne Barthès dite Clardeluno, Jean Boudou, René Nelli, et Robert Lafont. Les Actes sont en cours d'édition, dans une collection qui devrait regrouper les travaux sur la réception des troubadours du Moyen Âge à l'époque contemporaine[3]. Depuis ces premières initiatives, les travaux se sont poursuivis : Jean-François Courouau a édité Denis Saurat[4] ; Philippe Gardy a publié des traductions de Lorca par Max Rouquette[5], une étude de la poésie de René Nelli illustrée par un choix de textes et s’est intéressé, dans un numéro de la revue Lenga e Pais d'òc[6] aux débuts poétiques de Robert Lafont ainsi qu'à son travail critique dans les Cahiers du Sud, où l'accueillit Jean Ballard grâce à l'entremise de René Nelli[7] ; l’œuvre poétique complète de Robert Allan (texte établi et annoté par Marie-Jeanne Verny) doit paraître prochainement aux éditions Letras d’òc...

La personnalité de Serge Bec, un des poètes occitans contemporains les plus féconds, jusqu'en ce début du XXIe siècle, et ses débuts poétiques dans les années 50 nous ont paru mériter qu'on lui consacre une journée spéciale, en attendant la réédition des premiers recueils dont il est ici question, devenus introuvables. Ces premières œuvres répondent en effet à l'analyse que faisait Philippe Gardy dans l'introduction des actes du colloque de 2008 :

Entre le début des années 1930 et la fin des années 1950, rien ne change au fond, et cependant tout se modifie dans ce territoire d’écriture dont les dimensions demeurent néanmoins modestes. Des héritages sont là, très présents, parfois trop, juge-t-on. Il en va ainsi du mistralisme et du Félibrige, dont l’ombre, que certains commencent à juger stérilisante, s’est étendue sur toutes les formes d’écriture occitane, et d’abord poétiques. Pour résumer : on admire Mistral, assez uniformément, mais on refuse l’héritage qu’il a pu laisser, à son corps défendant souvent. Et l’on est enclin à se rebeller contre une tradition qui consisterait avant tout à répéter, plus ou moins servilement, et à se conformer aux leçons les plus convenues héritées des générations antérieures.

Comme d'autres poètes d'oc de Provence, à commencer par Robert Lafont lui-même, le jeune Bec fréquenta d'abord des cercles félibréens, avant de prendre violemment son autonomie, avec son compère et voisin Pierre Pessemesse. En témoigne sa correspondance avec Robert Lafont, dont cette lettre de 1954 : « Il faut soulever la croûte et racler la chair une fois pour toutes. Il faut faire saigner !... » qui est à peu de choses près la traduction littérale d'une formule de l'introduction du recueil Li Graio negro cosigné Pessemesse, Bec et Max Fayet : « Fau grafigna la rusco, metre la plaga au viéu e faire sauna... ».

Le premier article, signé de Philippe Martel, fait l’histoire de cette période de durcissement des conflits entre les deux camps qui allaient désormais s’opposer pendant des décennies, tout en tentant périodiquement des rapprochements. Martel n’oublie pas cependant le contexte plus large des « temps qui changent », contexte historique « riche en péripéties » entre guerres et mutations sociales, techniques et mentales, qui marque l’entrée en littérature du jeune auteur. La fin de la période étudiée correspond à la confrontation avec la guerre d’Algérie, celle qui ne voulait d'abord pas dire son nom, et qui obligea Bec, en 1957, à quitter la femme aimée, ce qui nous a valu des cris d'amour déchirants adressés à « Anna l'amor ».

C’est à une autre forme de mise en contexte que se livre Jean-Claude Forêt qui propose une lecture de la trajectoire poétique de Bec lui-même, depuis les premiers textes publiés jusqu’aux plus récents, soit une vingtaine de recueils, à partir des deux motifs poétiques principaux qui parcourent l’œuvre : La femme et le pays. Forêt suit, de recueil en recueil « cet itinéraire de parole » après avoir analysé la continuité poétique de ces grands motifs, que croise souvent la hantise de la mort. Bec est replacé à la fois dans la continuité du joi d’amour des troubadours et dans la perspective du surréalisme (Breton, Éluard, Aragon) auquel s’ajoute l’influence de Char.

C’est à partir d’un autre angle d’attaque que Philippe Gardy situe dans son temps l’œuvre de Serge Bec : il la met en parallèle avec celle de son presque contemporain Yves Rouquette, tous les deux témoignant des « retours du lyrisme dans la poésie d’oc des années 1950 ». L’analyse de ces deux voix poétiques, toutes deux lyriques, mais dans des tonalités très différentes, s’éclaire du recensement minutieux de leurs sources possibles ou clairement revendiquées, de la description du contexte éditorial dans lequel sont publiées leurs ouvrages et de leur réception.

Autre éclairage encore, celui que nous apporte le dépouillement de la correspondance croisée entre Serge Bec et Robert Lafont. On y découvre les coulisses où se bâtissait l’entreprise éditoriale de la poésie occitane de ces années 50, une entreprise dans laquelle Lafont jouait un grand rôle ; il ne servait pas seulement de conseiller linguistique et littéraire avant l’édition mais également de critique après celle-ci. On y découvre aussi les sentiments intimes du jeune Bec avant qu’ils ne soient voilés / dévoilés) par leur expression poétique : enthousiasme amoureux et douleur presque physique de l’absence de l’être aimé…

Cette qualité d’une expression presque physique des sentiments doit beaucoup au foisonnement des images poétiques et à leur surgissement inattendu. On comprend mieux l’art du poète après l’étude précise des métaphores que conduit presque avec minutie, Paul Peyre, un fin connaisseur de l’œuvre du poète.

Cet ensemble d’éclairages sur l’œuvre de Bec et son contexte se complète d’un témoignage, celui de Jean-Luc Pouliquen, lui-même poète, critique et éditeur, à qui l’on doit un ouvrage de conversations croisées entre Bec et Manciet[8]. Il nous livre ici ses souvenirs personnels de son compagnonnage poétique et éditorial avec Serge Bec...

Marie-Jeanne Verny
LLCAS
Université Paul-Valéry
Montpellier III


[2] Voir Philippe Gardy et Marie-Jeanne Verny, Max Rouquette et le renouveau de la poésie occitane : la poésie d’oc dans le concert des écritures poétiques européennes (1930-1960). Presses Universitaires de la Méditerranée (Université Montpellier 3), collection « Études occitanes », 2010.

[3] Dans le cadre d’un programme pluriannuel (2010-2014) intitulé « La réception des troubadours, XIIIe-XXIe siècle », coordonné par l’université de Toulouse II-Le Mirail (UTM), associant les universités d’Aix-Marseille, Barcelone (Universitat Autònoma de Barcelona, UAB), Bordeaux III (Université Michel de Montaigne), Gérone (Universitat de Girona, UdG), Montpellier III (Université Paul Valéry, UPV) et Pau (Université de Pau et des Pays de l’Adour, UPPA). Coordination générale assurée par Daniel Lacroix (UTM) et Jean-François Courouau (UTM).

[4] Denis Saurat, Encaminament catar, P. U. du Mirail, « Interlangues », Toulouse 2010.

[5] Federico García Lorca,

- Romancero gitan, Version occitana de Max Roqueta, editat per Felip Gardy, Toulouse, Letras d’òc, 2009.

- Poèma dau Cante Jondo seguit de Planh per Ignacio Sánchez Mejías e de Divan dau Tamarit, version occitana de Max Roqueta, Edicion establida per Felip Gardy, Toulouse, Letras d’òc, 2010

[6] Lenga e País d’òc, n° double 50-51, CRDP Montpellier, 2011.

[7]Philippe Gardy, René Nelli, la recherche du poème parfait suivi de René Nelli, Choix de poèmes, Carcassonne, GARAE /Hésiode, 2011.

[8] Jean-Luc Pouliquen, Serge Bec, Bernard Manciet, Entre Gascogne et Provence. Itinéraire en lettres d’Oc, Aix-en-Provence, Edisud, 1994.

Complément :

- le site de la Revue des Langues Romanes

samedi 31 juillet 2010

Jean-Marie Petit tel qu'en lui-même

Dans des précédentes chroniques, j'avais eu l'occasion de laisser la parole à Jean-Marie Petit pour nous présenter Jòrgi Reboul, j'avais également rendu compte du joli livre d'artiste qu'Aurélia Lassaque avait réalisé avec le peintre-graveur Robert Lobet. Aujourd'hui c'est Aurélia qui nous brosse un portrait chaleureux et plein de couleurs de Jean-Marie. Ainsi s'entrecroisent les parcours pour recréer ce climat de ferveur et d'amitié sans lequel la poésie ne pourrait s'épanouir.


UN SANGLIER DANS L’ÂTRE...
UNE SOIREE A FERRALS-LES-MONTAGNES
AVEC L’AMI JEAN-MARIE PETIT

« Je suis diacre par provocation » dit Jean-Marie, il poursuit « il faut que je prenne mes cachets, sinon je vais mourir ». Elle est pourtant loin ce soir la Faucheuse. Jean-Marie a chassé le sanglier dans la nuit, seul, dans les bois, non, pas seul mais plutôt en compagnie de la sauvagine qu’il connaît si bien et qu’il aime tant. Il m’a ramené en trophée un met d’une extrême finesse… Je sais que cet animal aura perdu la vie sans souffrir, c’est à cette condition et avec savoir-faire que Jean-Marie sacrifie de temps à autre lièvres ou sangliers en dépit de mes protestations malhonnêtes (je me régale).
Jean-Marie se dit « escambarlat » : un escambarlat…c’est un « écartelé » ou plutôt un arbre qui se nourrit de plusieurs eaux ou encore de ces hommes qui ont vécu les neuf vies du chat. Pilote de l’aéropostale, son père a cultivé la vigne et l’amitié auprès de Joseph Delteil. Escambarlat est Jean-Marie, le comédien, le Professeur des universités, le vigneron, le chasseur, le diacre, le poète. Il m’a appris que quand on aime on offre, tout, et ce qu’on a de plus beau. « Mon détachement est ma capacité de don, je ne suis pas attaché aux choses sauf aux êtres, au vivant, même pas à une belle peinture ».
Je suis mécontente parce qu’il vient – encore une fois – de verser de l’eau dans mon vin, mais il m’apprend qu’en occitan il y a un verbe pour cela « sermar » ou « batejar »… Alors, s’il y a un verbe, va pour couper le vin.
En plus de son infinie connaissance du lexique occitan, Jean-Marie est une figure de l’occitanisme contemporain. Né en 1941, ses amitiés furent nombreuses et il parle toujours avec affection et ironie de ses compagnons à la croix vidée pommetée d’or.
Son oncle Ernest Vieu lui a donné le goût du théâtre. Contrôleur des postes, amant des Belles Lettres, il conjugait à merveille Rostand, Hugo, Racine et Corneille. Georges Reboul l’aima d’une amitié fusionnelle. De Max Rouquette il me dit « il ne faisait pas le talon rouge avec moi », ensemble ils avaient coutume de déguster du lièvre. Quand l’IEO cessa de publier Max Rouquette après les premières éditions du sublime Verd Paradís (Vert Paradis), Jean-Marie pris le relais avec Occitania. Il avait précédemment publié les proses et les poèmes de Charles Camproux, poète de la résistance et de la captivité, homme du Solèu Roge (Soleil Rouge), récits des terres cévenoles d’une beauté et d’une violence inouïes. Camproux fut un pair pour Jean-Marie et aussi un père, celui d’Odette, la femme de sa vie. En 1965 l’étudiant Petit passa l’épreuve d’ « Etudes Languedociennes » sous la direction de Robert Lafont, son compagnon d’examen s’appelait Joan Bodon et la version portait sur La grava sul camin
Ensemble ils composèrent quelques poèmes dans les rues de Montpellier (de mémoire) :

« Se plora que sembla rire
Montpelhièr te vòli dire,
De vergonha n’avèm pron ».

(Si quand on pleure on semble rire/ Montpellier je veux te dire/ Nous en avons assez de la honte).


Le poème fait écho à une photographie du grand-père de Jean-Marie prise à Montpellier pendant les révoltes de 1907, dans ses mains le panneau des vignerons de Quarante : « De misèria n’avèm pron ! ».
Paraît en 1965, le premier recueil de Jean-Marie Petit Respondi de, il est alors âgé de 24 ans, « poète de l’amour jeune, de l’amitié sentimentale, sur des rythmes souples » (Robert Lafont). Puis paraissent Poèmas per carrièras (1970), Ni per vendre ni per crompar (1975) et Lo pan, la poma e lo cotèl (1972) dont nous avons un jour d’été entamé la réédition. Le texte attend toujours une improbable préface de ma main, ce qui fait dire à Jean-Marie que je suis une mule. Ce recueil et les suivants, Non-aver o èsser (1976), Bestiari, arbres, vinhas (1976, illustré par l’artiste sétois Pierre François) s’impose, selon Philippe Gardy, « comme un témoignage brut tour à tour émerveillé, désabusé ou attristé, sur la beauté et la laideur des choses. Tout y reste simplement dit, sans lyrisme ni outrance […] Solidité du monde extérieur, et solidité conjointe des mots et des phrases. Une écriture debout infiniment droite dans le temps ».
Puis Jean-Marie et les siens tutoyèrent le malheur. Un long silence en fut l’écho. Un silence d’apparence, Jean-Marie ne cessa jamais d’écrire.
Un jour de mai 2004 je me rendis chez celui qu’on m’avait décrit de manière laconique comme « un ours ». J’avais commis quelques poèmes sur lesquels Florian Vernet, alors professeur à l’Université Paul-Valéry, portait un regard bienveillant et chaleureux. Il m’avait conseillé la lecture de Petit, selon lui « un des plus grands poètes du siècle ». Trappeuse armée d’un microphone, je partis à la rencontre de l’ours justifiant mon expédition par l’enregistrement d’une émission de radio. Le drac s’en est mêlé et l’émission fut perdue sans jamais être diffusée. L’ours avait un cœur d’or et baignait dans l’auréole de fumée épaisse dégagée par son tabac caporal au parfum rude.
Je quittais sa maison paléolithique de Clapier tel un messie, la valise pleine de 30 ans de poèmes inédits… L’année suivante parurent Nòstra Dòna dels espotits chez Letras d’Oc et Petaçon chez Jorn.

Tot çò qu’es pas donat
Es perdut
Lo monge agachava la mar
E sos uèlhs
S’abandonavan a l’ersa
Fins a tombar
A l’orizont de Dieu.
Partissiàm lo silenci
Teunhe coma una messa
Fòra lo temps
E la nuèit nos trobèt
Que sens nos reconéisser
Passèt dins un sospir.
Lo monge me sarrèt la man
La seuna èra plena de sabla.

Tout ce qui n’est pas donné
Est perdu
Le moine regardait la mer
Et ses yeux
S’abandonnaient à la vague
Jusqu’à tomber
À l’horizon de Dieu.
Nous partagions un silence
Mince comme une messe
Hors du temps
Et la nuit nous trouva
Qui sans nous reconnaître
Passa comme un soupir.
Le moine me serra la main
La sienne était pleine de sable.

(Nòstra Dòna dels Espotits, Toulouse, Letras d’oc/Les lettres occitanes, 2005).

Depuis sont parus Patarinas (2007) et D’aquesta man del jorn (2008) chez Letras d’Oc, un nouveau recueil Treus est actuellement sous presse. Peut-être vous laisserez-vous bercer les soirs d’été par la beauté condensée de ces poèmes patinés par les vents du sud…


Aurélia Lassaque


Compléments

- Jean-Marie Petit sur le site Letras d'Oc

- Sur le site des éditions Jorn

- Le poète sur le site de Georges Souche

samedi 2 août 2014

Les Cahiers de Garlaban - XIV

Le mois d'août est l'occasion pour ce blog de présenter les publications des Cahiers de Garlaban. Voici donc comme l'an dernier les quatre parutions de poésie qui ont fait suite à celles que nous avons montrées précédemment. Commençons par Sesoun de Guerro de Serge Bec paru le 31 juillet 1991. Écrit durant la guerre du golfe, ce recueil de 88 pages avait eu à l'époque un certain retentissement et avait reçu le prix Antigone 1992 de langue d'Oc de la ville de Montpellier. Parmi les membres du jury se trouvaient Frédéric-Jacques Temple, Pierre Toreille, Marie Rouanet, Jean Joubert, Robert Lafont ou encore Yves Berger. Voici le texte que nous avions écrit en quatrième de couverture pour présenter la publication :


     Depuis Memoria de la carn écrit pendant son service militaire en Algérie, Serge Bec nous a montré qu'un versant de son œuvre, et non le moindre, avait partie liée avec les tragédies de notre histoire collective.

     On se souvient de sa Balada pèr Lili Fong en réponse à l'horreur de la guerre du Viet-Nam. Voici aujourd'hui Sesoun de Guerro qui rassemble des poèmes écrits sur fond de guerre du golfe.

     Serge Bec, n'en doutons pas, aurait préféré se passer de cet épisode absurde et honteux pour l'humanité. Depuis le temps qu'il en appelle à la tolérance, à l'amitié entre les peuples, qu'il témoigne de ce que Robert Lafont a défini comme "l'exigence morale rigoureuse du surréalisme", le poète aurait pu espérer une fin de siècle plus prometteuse.

     Mais reste pour lui l'amour en qui il croit encore, celui exprimé pour sa femme en premier lieu, puis celui de son Luberon par lequel il participe au mouvement du monde, et du cosmos.

     Cet amour célébré dans sa langue première, en accord foncier avec la dynamique de son existence, généreuse et interrogative.


Quatre dessins du peintre René Métayer  ont illustré ce recueil que Serge Bec a ouvert par un avant-propos dans lequel il rappelait que pour lui la poésie en langue d'oc était avant tout une poésie de création à vocation universelle.









samedi 22 décembre 2012

Chemins ouverts sur la poésie occitane

Souvent à l'honneur dans ce blog, la poésie occitane l'est aussi dans de nombreuses parutions grâce au travail obstiné de quelques revues et éditeurs qui s'emploient avec succès à montrer que celle-ci continue à avancer et à offrir des œuvres qui nous touchent. Parmi les revues qui jouent le rôle de découvreur et de promotion de la poésie occitane, nous avons eu l'occasion de présenter la revue OC. Pour ce qui concerne les éditeurs, nous avons déjà salué Jean-Paul Creissac et les éditions Jorn. Nous voudrions aujourd'hui rendre hommage à Jean Eygun au travers de la magnifique anthologie bilingue de la poésie occitane contemporaine Camins dubèrts qu'il a réalisée et fait paraître à l'enseigne de letras d'òc la maison d'édition qu'il dirige.


Le livre qui compte 334 pages et propose des textes de quarante et un poètes appartenant à quatre, voire cinq générations différentes (le plus ancien, Sully-André Peyre est né en 1890, la plus jeune Aurélia Lassaque est née en 1983) s'ouvre par une longue préface en Oc de Jean Eygun qui précise dans quel esprit cette anthologie a été réalisée, en même temps qu'elle offre une vue panoramique sur la situation contemporaine.
Pour l'esprit, saluons d'emblée la volonté de Jean Eygun de rendre compte de la diversité de la poésie d'Oc en évoquant avec équité les différents foyers qui l'ont portée et donc les différentes options choisies sur le plan de la graphie et de l'esthétique. Ce respect se traduit dans le livre par la présentation des poèmes dans la graphie où ils ont été écrits (mistralienne ou occitane). Il permet ainsi de revivre sous différents angles cette aventure de création que la géographie et l'histoire ont sans cesse façonnée favorisant son profond renouvellement. Intéressante est la mise en valeur par Jean Eygun de l'Espagne comme source d'influence. Machado, Lorca, la forme poétique du romance, ont marqué plus d'un poète occitan, de Jean Boudou à Robert Allan, en passant par Max Rouquette, Henry Espieux ou encore Jean-Marie Petit. Bien que situées sur le territoire français, les terres d'Oc sont aussi sensibles à leur voisin immédiat dont elles savent accueillir le génie poétique. Celles-ci ne font pas non plus l'économie de l'histoire ce que montre bien la génération des années 70 sensible aux remises en cause qui traversaient à cette période la société, la culture et l'expression poétique. Roland Pecout et Jean-Luc Sauvaigo en sont la preuve manifeste.
En fin connaisseur, Jean Eygun a su pour chaque poète retenu, choisir dans son œuvre un ou plusieurs poèmes particulièrement parlant et chaque pièce est à apprécier, savourer, goûter pour elle-même indépendamment de l'ensemble. Cette anthologie est un ouvrage de référence dans lequel il faudra puiser et puiser encore.
J'ai été personnellement heureux d'y trouver tous les poètes que j'avais édités aux Cahiers de Garlaban : Robert Allan, Serge Bec, Charles Galtier, Fernand Moutet, André Resplandin et Yves Rouquette. Mais aussi beaucoup d'autres dont ce blog a déjà parlés : Frédéric Figeac, Robert Lafont, Aurélia Lassaque, Jean-Marie Petit, Max Rouquette ou encore Jean-Luc Sauvaigo sans compter tous les autres comme Claudio Salvagno par exemple.
Une belle photo de famille en somme !

Jean-Luc Pouliquen

- Le livre sur le site de l'éditeur


jeudi 31 janvier 2019

L'œuvre poétique d'Henri Espieux

Jean-Pierre Tardif est un familier de ce blog où nous avons eu l'occasion de parler de sa propre poésie, de lui laisser la parole pour raconter l'histoire de la revue OC dont il a été l'un des directeurs, ou encore pour nous présenter des poètes occitans qui lui sont chers comme Michel Miniussi. Aujourd'hui, il nous propose une lecture magistrale du premier tome des œuvres poétiques complètes d'Henri Espieux qui vient de paraître.


HENRI ESPIEUX
TROBAS I, éditions Jorn

« Que ma patria es de l'escriure...

Escrive a ne morir, que sabe
Que per una part, mendre o màger,
Nosautris òmes, ne viurem.

Fòrt e mòrt. E mai fòrt que mòrt. »

« Car ma patrie est l'écriture... 

J'écris à en mourir, certain
Que pour une part, moindre ou considérable,
Nous en vivrons, nous autres, hommes

Fort et mort. Et plus fort que mort

    Henri Espieux, B-es-sif

Né à Toulon en 1923, mort à Nîmes en 1971, Henri Espieux est l'un des grands poètes occitans dont le nom revient souvent quand on évoque les apports majeurs de la littérature en langue d'oc au XXe siècle. Et pourtant son œuvre est largement méconnue. Peu de recueils poétiques de l'auteur ont en effet paru de son vivant : importants certes, mais, pour la plupart, comprenant une vingtaine de pages tout au plus. Deux autres ont cependant vu le jour après sa mort, dont Jòi e Jovent, poème majeur, édité en 1974 par Jean Larzac, à l'IEO.
Ayant longtemps vécu à Paris pour des raisons professionnelles, puis revenu en pays d'oc à la fin de sa vie, Espieux, « en exil » comme après son retour, a écrit presque quotidiennement. L'oeuvre restée manuscrite est abondante. Claire Torreilles, « confrontant sources manuscrites et textes imprimés », a choisi de la publier selon un ordre chronologique « en autant de sections que l'on établirait de recueils distincts », et les éditions Jorn nous proposent aujourd'hui le premier tome de ces Tròbas : celles qui correspondent à la période 1947-1960.

 
« LUIRE DANS LE NOIR »

Paradoxalement, ce qui frappe d'abord, dans cette œuvre éparpillée, c'est l'exigence de construction, de mise en forme, comme le souligne d'ailleurs Claire Torreilles. Comme si tout ce qui échappe, tout ce qui est déchiré, tout ce qui est de l'ordre de la chute et de la perte – avec, au cœur de l’œuvre, la langue et le peuple d'oc en résonance avec l'expérience de l'auteur lui-même - devait trouver une rédemption dans l'écriture. Il est vrai que la vie même du poète, à Paris et ensuite au pays, fut douloureuse. Tous les témoignages des écrivains d'oc qui l'ont côtoyé concordent : la souffrance chez lui allait de pair avec une attitude de dignité et d'extraordinaire noblesse qui avait sa source dans la conscience poétique qui l'habitait.
C'est peut-être Max Rouquette qui a le mieux fait le portrait d'Espieux en quelques mots qui sont autant de traits bouleversants, inoubliables, évoquant : « ce regard, ce pâle visage de prince exilé, ce maigre corps qui était tout esprit » (in revue OC, n° 5, printemps 1972). Aussi le poète limousin Jean Mouzat, qui l'a bien connu à Paris, à la fin de la seconde guerre mondiale, peut-il aller jusqu'à écrire : « Je pense parfois que le pauvre Henri était notre poète maudit, peut-être un Verlaine occitan... » (ibidem). Et Bernard Manciet se souvient lui aussi avec une émotion non contenue de leurs errances de jeunes poètes dans une capitale à peine sortie de la guerre : « Henri m'écrivait maintenant moins souvent, depuis que je ne l'avais plus vu, depuis cette nuit où je le réveillai, et où il m'apparut, plutôt qu'il ne s'éveilla (…) Nous eûmes vingt ans ensemble, vingt ans dans ce Paris encore sombre, où nous galopions comme des rats empoisonnés de son XVIe aux gares, du lettrisme au Lutétia, jusqu'au carrefour Saint-Germain. Et après nous galopions encore la nuit surtout -le jour il avait mal aux yeux- de son bureau du Tourisme au studio où habitait alors mon ami, Bernard de Novembre (...) » (ibidem).
On devine assez, à travers ces témoignages, combien, chez Espieux, la souffrance s'accompagne de la recherche éperdue d'un chant qui soit délivrance. C'est la « lutz dins l'escur », la « lumière dans le noir » du recueil publié par Seghers en 1954 : Luire dans le noir (avec, dans le même ouvrage, des poèmes en wallon d'Albert Maquet).

« De jorns venon puei, lagui e malautiá
Que l'aiga es barrada e que li dançaires
Dançan desenant dins lo clar exili
Qu'a grand giscle cai lòng di seuvas grands.

L'aiga desenant me tòrna mirau,
E miralha en dòu lo gaug dau celèstre... »

« Lors viennent des jours, ennui, maladie,
Où se ferme l'eau, tandis que la danse
Danse désormais dans le clair exil
Qui jaillit le long des grandes forêts.

Et l'eau désormais me revient miroir,
Et reflète en deuil la grâce du ciel... » 

Mais la douleur, le naufrage, le deuil, la perte sont en même temps vécus par Espieux à l'échelle de tout un peuple et de sa langue, avec, à l'horizon le rêve d'une libération :

« Li mots que li vòle son delembrats
Dins lo gorg de la carn d'un pòble...

Un sòmni li mourà, ma sobeirana,
Flume resclaus, sòmni d'esclau,
E dins un rèc de lutz, sensas cadenas,
Estela e paga e gaug serà tot çò perdut. »

« Dans le gouffre de la chair d'un peuple
Ils sont oubliés les mots que je cherche...

Un songe les mouvra, ma souveraine,
Fleuve clos, songe d'opprimé,
Et, dans un sillon de lumière, sans chaînes,
Etoile et paix et joie sera qui fut perdu. » 

 
« LO VENT S'ENCREIS A MA ¨PARAULA / LE VENT GRANDIT DE MA PAROLE »

On ne manquera pas de remarquer que ce mouvement de la chute au salut dans le songe, passe, chez Espieux, dans la majeure partie des poèmes, par la mise en œuvre de la symbolique ou plutôt de la dynamique du vent. C'est ainsi que dans ce même poème, extrait de « Lutz dins l'escur », la scène est dominée par les jeux du vent dans les hauteurs :

« Entre es amont que jòga l'aura
E per l'amara gaug dis aglas. »

« Tandis que là-haut la brise se joue
Et pour l'amère joie des aigles. »

Notons que dans un curieux Libre de memòrias / Livre de mémoires - sorte de journal littéraire écrit en 1950 et dont l'édition de Claire Torreilles nous procure de précieux extraits- apparaît la manifestation d'une conscience particulièrement aiguë, chez Espieux, de l'importance du « pneuma », du souffle, et partant de là, d'un imaginaire du vol, de l'essor ailé dans le vent. Singulièrement c'est d'ailleurs à partir de son expérience de fumeur que le poète éprouve cette sensation de « libération aérienne » :
« Ainsi je comprenais que dans l'action de fumer, mon plaisir était essentiellement respiratoire, plaisir d'avaler de l'air et du vent et de rejeter de légères brumes argentées que je chassais devant moi par ma respiration. Quand je me couchais chaque nuit, le ciel qui était enfermé dans ma poitrine était un épais matelas de vent, et il me semblait que j'étais moi-même chassé, que je volais poussé par le souffle de mes poumons. » ( in Libre de memòrias / Livre de mémoires, « Le vent »)
Pour ce qui est des poèmes réunis ici, L'Istòria dau vent / L'Histoire du vent qui ouvre la suite poétique « Lo Bèl Narcissus » (circa 1950) inaugure, en quelque sorte, l'empire du vent, son rôle central, sa dynamique d'expansion vitale au cœur de l’œuvre, dans la parole qui est l'incarnation du souffle poétique manifesté en langue d'oc :

« D'aquela causa a nom lo vent
E tanlèu l'aver designada
que s'espèrta e nais e s'enlaira,
lo vent s'encreis a ma paraula »

« Cette chose a nom le vent
Et aussitôt qu'on la nomme
elle naît, s'éveille et s'élève,
le vent grandit de ma parole »

Et plus loin :

« Lo vent s'es levat que sonava
son nom... »

« Le vent s'est levé à l'appel
de son nom... »

Le poème intitulé de façon significative « Gramatica occitana / Grammaire occitane » va dans le même sens : il évoque la recherche d'une langue qui soit en même temps sortilège, « incant » (« charme », dirait Valéry), ce qui implique un mouvement ascendant vers « l'etèrne e lis etèrnes », « l'éternelle éternité », - sur les ailes du vent provençal par excellence, le mistral :

« Dins lo jorn e li calabruns
Cargats de sau, pastats de luna,
Mònta una poncha de sobèrna,
Ala aguda dins lo mistrau. »

« Dans le jour et les crépuscules
Chargés de sel, pétris de lune,
Monte une pointe de marée
Aile aiguë dans le mistral. »

C'est le vent que l'on retrouve dans certains passages « cosmiques » du recueil Jòi e Jovent, à la fin de ces Tròbas I.
Certes, il y a bien la chute dans le gouffre du temps qui traverse le poème intitulé« Lo Raubatòri / Le Rapt », mais il y a le vent, revenant comme un leitmotiv, - souffle originel ponctuant l'évocation :

« Mai me teniá lo vent, lo vent primier, lo mèstre,
Lo vent sens nom, lo vent en cèrca de paraula »

« Mais le vent me tenait, le vent premier, le maître,
Le vent sans nom, le vent en quête de parole. »


Et ce vent, dont la main précipite d'abord le poète dans l'abîme, sera à la fin -avec l'eau- au cœur du retour de - et à - l’Éternité :

« Dins lo prigond di temporas sens nom
Ai davalat d'aquí que ieu ne venga
Espelofit d'etèrne (...)
L'esquina au barri dau non-res apeonada

E l'uèlh virat devèrs este avenir

Dont, per l'aiga e lo vent, barri, l'Etèrn nos tòrna. »

« Dans la profondeur des époques sans nom
Je suis descendu jusqu'à devenir
Tout échevelé d'éternité (...)
L'échine au rempart de néant collée,

Et les yeux tournés vers cet avenir

D'où, dans le vent et l'eau, falaise, revient l'Eternité. »

Devant de telles manifestations de « l'imagination aérienne dynamique », comment ne pas penser à Gaston Bachelard ? Les nombreux exemples de mise en œuvre d'un imaginaire du vent dans l'oeuvre d'Espieux ne pourraient-ils pas servir d'illustrations à l'ouvrage L'air et les songes, Essai sur l'imagination du mouvement ? Y aurait-il là une coïncidence fortuite ? Comment le croire ? Et ce n'est sans doute pas sans émotion que l'on pourra alors lire la confidence de Jean Mouzat que nous traduisons ici, montrant que non seulement Espieux avait lu Bachelard, mais qu'il lui avait rendu visite, allant même jusqu'à lui soumettre des poèmes de l'écrivain limousin :
« Il (Espieux) se passionna pour Bachelard et ses géniales interprétations de rêves. Il me le fit découvrir, et alla voir le maître. Je crois qu'il lui avait montré quelques-uns de mes vers et ils en parlaient... » (Jean Mouzat, in OC n° 5, printemps 1972)

 
« QU'ESPELIS QUE LO QUITE AMOR / QUE NE FAIT CROÎTRE QUE L'AMOUR »

Mais il est une autre grande thématique présente, explicitement ou en filigrane, dans bien des poèmes de cette première époque (1947-1960): c' est celle de l'amour. Elle peut garder encore ici des accents un peu « rhétoriques », souvent en lien avec la langue, le peuple, la littérature d'oc médiévale et la civilisation de la Fin'Amor. Le Cançonièr par exemple comporte une « Cançon de Pèire Vidal / Chanson de Pèire Vidal », en hommage au célèbre troubadour toulousain :

« Quau tornarà las amorosas
Las qu'as agudas, las qu'auràs,
Totas aquelas qu'alassères
De ton amor despoderat ? »

« Qui rendra les amoureuses
Celles que tu as eues et celles que tu auras,
Toutes celles que tu as lassées
De ton amour désespéré ? »

Quant au recueil Quoniam dilexi, qui comporte sous le titre « Portulan » une évocation de villes occitanes en résonance, pour chacune d'elles avec un vécu amoureux, il est placé sous le signe de Flamenca, grand roman d'amour du XIIIe siècle, toujours dans le contexte de la civilisation occitane médiévale. C'est ce même amour du temps des Troubadours que le poète appelle le peuple d'oc à retrouver parce que c'est cet amour qui « définit » le mieux ce peuple :

« O pòble, tòrnes a quau siás.

Tòrna a l'Amor, mèstre de jòia
E qu'ensenhères per lo mond
De per la canta sobeirana
Di trobadors e di joglars. »

« O peuple, deviens qui tu es.

Reviens à l'Amour, au maître de joie ;
Tu l'as enseigné dans le monde entier
Par la chanson souveraine
Des troubadours et des jongleurs. »

On ne saurait cependant réduire la poésie d'amour d'Espieux, même celle qui correspond à cette première période, à cet Amour troubadouresque avec un grand A ou aux amours conventionnelles au pluriel ( « O mas amors » / « O mes amours) de certains vers. Déjà plusieurs poèmes présents dans Tròbas I évoquent la profondeur d'un amour vécu, celui qui sera au cœur, plus tard, de la poésie des dernières années. Comment ne pas penser, par exemple, à la dernière strophe d' « Eure / Lierre » (circa 1953) avec, en exergue, de manière significative, les mots « Per tu / Pour toi ») ?

« Amor que m'as tornat, pantaise.
Ne vòle saber res. Que t'ai.
L'avalida nos es consenta.
Podèm morir, que nòstra jaça
Grelharà puei aquelis eures
Qu'espelís que lo quite amor. »

« Mon amour revenu, je rêve.
Et n'en veux rien savoir. Je t'ai.
Le crépuscule nous attriste.
Mourons plutôt, de notre couche
Surgiront bientôt ces lierres
Que ne fait croître que l'amour . »

C'est cet amour « à en mourir », pour reprendre une expression que le poète employait pour parler de son écriture, qui sera au centre des poèmes de la fin. Robert Lafont a évoqué cette période :
« Et puis les dernières années : les poèmes sont plus rares, le bonheur plus stagnant, frémissant encore un peu. Espieux a trouvé une paix d'amour qui le suivra jusqu'à sa dernière heure... Une femme, Raymonde, lui a rendu le monde habitable, ce que personne n'avait jamais véritablement réussi à faire...» (Robert Lafont, in OC, n° 5, printemps 1972) .
Lafont recevra des mains d'Espieux le dernier recueil destiné à l'impression ; ce sera Lo temps de nòstre amor Lo temps de nòstra libertat / Le temps de notre amour Le temps de notre liberté, qui verra le jour juste après la mort du poète.

Mais là on n'est déjà plus dans Tròbas I. Le présent tome s'arrête aux productions de l'année 1960. Et même si, au fond, Espieux y est déjà tout entier, il ne constitue qu'une première approche.

On attend donc avec impatience le second volume.

                                                                        Jean-Pierre Tardif
                                                     
  
Complément :
- Le livre est à commander aux éditions Jorn, 38 carrièra de la Dysse, F-34150  MONTPEYROUX, au prix de 25 € l'exemplaire (règlement à effectuer à l'ordre de "Association Jorn" par chèque bancaire ou postal).

lundi 9 février 2026

Marie Rouanet & Yves Rouquette

Le 25 janvier dernier, Marie Rouanet nous quittait.  Elle allait ainsi rejoindre son mari Yves Rouquette, disparu un mois de janvier également, en 2015. C'est par lui que je fis sa connaissance lors d'un bref séjour chez eux dans leur appartement de Béziers en 1989. Le moment était important pour Marie car elle attendait une réponse de grands éditeurs concernant un manuscrit dans lequel elle mettait beaucoup d'espoir. Il fut question des éditions Plon, de Jean Malaurie et de sa prestigieuse collection "Terre humaine". Ce sont finalement les éditions Payot qui publieront en janvier 1990 le manuscrit sous le titre devenu célèbre Nous les filles. Marie, qui était jusqu'alors connue essentiellement dans la sphère occitane, élargira ainsi son audience, sera invitée sur les plateaux des chaînes de télévisions nationales ainsi qu'à des manifestations culturelles de dimension internationale. Je pense par exemple au festival "Étonnants Voyageurs" de Saint-Malo. Elle n'en gardera pas moins son ancrage en Occitanie, où elle comptera désormais parmi les personnalités de la vie littéraire et culturelle. Elle fera par exemple partie du jury du prix Antigone de Montpellier. Prix qui sera attribué en 1992 à Serge Bec pour son recueil Saison de guerre que j'avais édité aux Cahiers de Garlaban. C'est à Lodève et Sète par la suite que je la retrouverai régulièrement de 1998 à 2014 lors des festivals de poésie "Voix de la Méditerranée" et "Voix Vives".


D'Yves Rouquette me revient une image qui m'avait marqué. C'était au début des années quatre-vingt où soufflait un vent nouveau sur l'action culturelle. Yves Rouquette était en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon et la revue qui l'annonçait le représentait assis sur une sorte de trône baroque et flamboyant qui laissait imaginer l'originalité et la forte personnalité de son occupant. Par la suite, j'avais consulté les pages qui lui étaient consacrées dans la Nouvelle histoire de la littérature occitane de Christian Anatole et Robert Lafont. J'y avais découvert notamment sa proximité avec René Guy Cadou, qu'il me confirmera, ayant même débuté sa carrière d'enseignant à Ancenis en Loire-Atlantique. Nous avions beaucoup de choses à nous dire et à partager. Lors de mon séjour à Béziers, il m'emmena à Camarès, le berceau de sa famille. Durant le trajet en voiture, nous aperçûmes des lièvres à la parade nuptiale. Il l'évoquera par la suite dans un texte pour la revue Hérésis. Notre rencontre se prolongera par sa participation aux Cahiers de Garlaban. Il préfacera tout d'abord le recueil Oc de Daniel Biga illustré par Ben qui paraîtra en 1989. Et puis il apportera au catalogue son recueil Cellula XIII fruit précisément de sa résidence à Villeneuve-lez-Avignon. Comme pour Marie, je le revis souvent par la suite à Lodève et à Sète. À Lodève, j'eus la chance une année de faire la connaissance de son frère Jean Larzac. Il fut émouvant pour moi de l'accueillir à Sète lors d'un rendez-vous que j'animais. Sète, ville natale de Paul Valéry, Jean Vilar, Georges Brassens et Yves Rouquette.