Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 25 juillet 2026

Les mots retrouvés de Sevgi Türker-Terlemez

 Sevgi Türker-Terlemez est une amie de ce blog dont nous suivons avec intérêt les parutions. La dernière dont nous avions parlé était une pièce de théâtre en un acte évoquant les fantômes de Nâzim Hikmet, Franz Kafka et Samuel Beckett. Poésie et théâtre étaient déjà mêlés comme dans ce nouveau livre où la rencontre entre les deux donne à l'écrit devenu parole, souffle et mouvement.

Le livre commence par les Fragments d'un poète revenu du silence. Comme nous l'explique dans sa préface Bruno Cany : "Partant d'une expérience à la limite de l'innommable, l'auteur plonge dans cet au-delà des mots de la quotidienneté – et nous entraîne avec elle – à la quête du secret de l'expérience limite de la perte de la parole." Des poèmes liminaires, à la croisée du cri et du chant, nous disent toute la difficulté à la vivre en même temps que la charge de lumière qui lui est attachée :

       Aux âmes blessées, à ceux que le silence serre

      À tous ceux qui tombent et se relèvent de la guerre

      Ce chant est un phare, un brasier, une flamme.

      Un dernier souffle ardent qui proclame.

Les titres donnés à chaque fragment nous font traverser les étapes de cette expérience éprouvante : La chute, Combat lent, Le désert de la langue, Les trois fantômes de la scène, La scène offerte, Après la lumière, la paix, Dans le vide.

La deuxième partie, qui occupe la plus grande partie du livre, s'intitule Cycle de l'innommable avec pour sous-titre Poème dramatique en quatre souffles et un silence. Le texte est destiné au théâtre. Chaque souffle est décomposé en mouvements où s'expriment tour à tour le narrateur, l'homme, le silence, le chœur, la voix d'en haut, le poète… L'écriture est resserrée, réduite à l'essentiel, ce qui lui donne force et gravité :

    Nous les invisibles

    Nous sommes

    Au bord des routes

    Sans devenir paysages



    Nous sommes 

    Les silhouettes floues

    Derrière les vitres du pouvoir

    Les dos courbés

    Qui tiennent les murs droits.



    Nous sommes les oubliés.

    Dans les statistiques

    Les noms rayés

    Des plans d'avenir.



    Nous sommes

    Les mains sans signature

    Les voix sans pupitre

    Les souffles qui passent

    Sous les portes verrouillées.


De ce poème dramatique, Sevgi Türker-Terlemez nous dit dans l'épilogue : "qu'il est structuré comme un oratorio ; entre rite et tragédie et un dialogue avec le souffle, le silence, la mémoire, les ombres, la lumière…"

Et de l'ensemble du recueil, dédié au poète et à l'homme de théâtre, elle le qualifie d'« acte de survie » qui « s'inscrit dans une tradition de poésie existentielle où se rencontrent lyrisme contemporain, tragique antique et écriture introspective ».

Complément :

- Le livre sur sur site de l'éditeur.




 


samedi 20 juin 2026

Douze minutes avec René Guy Cadou

 Voici une archive radiophonique qui peut induire en erreur son auditeur. En effet, ce n'est pas la voix de René Guy Cadou que l'on entend. Lorsque Pierre Béarn, l'animateur de l'émission, le sollicite, il est déjà très malade et vit loin de Paris. Les questions ont été posées à l'avance et René Guy Cadou y a répondu par écrit. L'émission sera diffusée fin octobre 1950. Le poète ne pourra pas l'entendre faute d'antenne-relais couvrant le village de Louisfert en Loire-Atlantique où il habite. Il devait mourir le 20 mars de l'année suivante à l'âge de 31 ans. Entre Pierre Béarn et lui, il y a la complicité de l'École de Rochefort à laquelle tous les deux ont appartenu. L'amitié y était tout aussi importante que la poésie. Pierre Béarn créera le Mandat des poètes en 1950 pour venir en aide à René Guy. J'ai rencontré Pierre Béarn à Rochefort-sur-Loire en 1991 lors des célébrations du cinquantenaire de l'École de Rochefort. La fidélité et l'amitié étaient toujours à l'œuvre. Il avait alors 89 ans et était auréolé d'avoir inventé en 1968, l'expression "métro-boulot-dodo". Pierre Béarn nous a quittés à 102 ans, le 27 octobre 2004. 


On peut retrouver les réponses de René Guy Cadou à Pierre Béarn dans son livre Le Miroir d'Orphée. Un livre que je n'ai cessé de lire et relire.


Publié en 1976 par René Rougerie, préfacé par Michel Décaudin, ce livre regroupe des textes critiques écrits entre 1946 et 1950. Ils nous font pénétrer dans l'univers de René Guy Cadou, découvrir ses admirations (Max Jacob, Pierre Reverdy, Saint-Pol Roux), ses amis (Michel Manoll, Roger Toulouse), ses engouements littéraires (Fantômas, Eugène Dabit), son art poétique (La Poésie populaire, Présence d'un surromantisme). Ses réponses à Pierre Béarn, datées du 20 septembre 1950 et situées en fin d'ouvrage, en sont en quelque sorte le résumé.

Complément :

samedi 16 mai 2026

Un poème de Linda Simone

Après Guy Allix, voici venu le tour de Linda Simone de nous proposer un de ses poèmes. Elle confirme ainsi l'ouverture de ce blog aux écritures contemporaines venues de l'étranger, ici des États-Unis d'Amérique, dont Ann Cefola nous avait déjà donné un aperçu.

Linda Simone

En plus de ses poèmes publiés dans des revues et des anthologies, les livres de Linda Simone comprennent The River Will Save Us (Kelsay Books) ainsi que deux chapbooks, Archeology et Cow Tippers. Depuis son installation à San Antonio après avoir quitté New York, son travail a été sélectionné pour le tricentenaire de la ville ainsi que pour le projet emblématique du poète lauréat de San Antonio. En 2026, elle a été sollicitée par le McNay Art Museum pour écrire un poème ekphrastique à l’occasion du Mois national de la poésie.


 Ode to a Calligraphy Brush


Long body, round and smooth in my hand,

a passport stamped

with your birthplace:

Yatsutomo.


Graying horsehair bristles

electrify, then tame

to a point when dipped

in pool of starless ink.


With simple motion

you transform: a wand

to cast antique spells, stark

against white cotton rag, hand-pressed.


I, hard-pressed to stop words

fluid as water—

in a tongue not my own.


Ode à un pinceau de calligraphie


Corps oblong, rond et soyeux dans ma main,

un passeport tamponné

avec ton lieu de naissance :

Yatsutomo


Tes crins de cheval grisonnants

s'électrisent, puis s'apprivoisent

jusqu'à former une pointe lorsqu'ils sont trempés

dans la flaque d'une encre sans éclats.


D'un simple mouvement,

tu te transformes en baguette magique

pour jeter des sorts anciens et sombres

sur du papier de coton blanc, pressé à la main.



Et j'ai du mal à retenir des mots

aussi fluides que l'eau,

d'une langue qui n'est pas la mienne.


Linda Simone

(Traduction de Jean-Luc Pouliquen)






vendredi 17 avril 2026

Les "Forces alliés" de Christian Bulting

En septembre dernier, ce blog présentait un poème de Christian Bulting accompagné d'une notice biobibliographique qui permettait de prendre connaissance de l'étendue de son œuvre, autant en vers qu'en prose. C'est de son dernier livre de poésie intitulé Les forces alliées dont il s'agit aujourd'hui. Sa couverture est magnifiquement illustrée par Ghislaine Lejard dont ce blog a également déjà présenté les collages. En affinités profondes avec ses créations, dans lesquelles Christian Bulting voit une parenté avec le pop art, il consacre même un poème de son recueil à l'artiste.


"Les forces alliées", nous renseigne le texte de la quatrième de couverture "ce sont celles qui nous aident à vivre. Qui nous donnent l'énergie, l'élan. Celles qui nous accompagnent avec bonté, bienveillance. Qui déclenchent en nous le goût de vivre, le bonheur d'être, la joie d'exister." Et plus loin, elles sont énumérées : ce sont les parents, les frères et sœurs, les amis, les amis poètes, les peintres, les photographes, les chanteurs, les plantes, les fleurs, les oiseaux, les animaux de compagnie, la maison, la mer, les voyages, les souvenirs ainsi que les chansons qui accompagnent les moments de notre existence. Le poète les a toutes convoquées pour faire face, ce qu'il considère comme "une nécessité, un devoir", au "catalogue des exactions humaines".
Sur cette trame, s'est construit ce recueil, cette suite de poèmes qui, me semble-t-il, va bien au-delà de l'intention première. Christian Bulting par son art poétique, qui mêle des mots simples à un matériau constitué à la fois d'éléments relevant de la culture savante et de la culture populaire, touche à l'universalité de notre condition tout en l'inscrivant dans une période historique bien précise. Cette période commence avec sa naissance au début des années cinquante et se poursuit jusqu'à aujourd'hui. C'est-à-dire qu'elle intègre les Trente Glorieuses, l'entrée dans la société de consommation et des loisirs, vis-à-vis desquelles les artistes ont apporté leur propre réponse.
En poésie, la Beat Generation a été la plus marquante dans son souci de renouveler l'expression dans ses thèmes et dans sa forme. Christian Bulting s'y apparente et j'ai trouvé une proximité de sa "poésie-journal" avec celle de Daniel Biga à propos duquel il avait d'ailleurs, il y a quelques années, dirigé un livre d'hommage collectif.
Reste son génie propre, sa manière de s'imprégner du réel et de nous le restituer pour nous le donner à voir et à ressentir. S'y ajoutent les manifestations du cœur qui rendent particulièrement émouvants ses poèmes évoquant ceux et celles qu'il aime et qu'il a aimés.

Complément :
- On peut également le commander directement à l'auteur (christian.bulting@orange.fr) pour avoir un exemplaire dédicacé.

mercredi 25 mars 2026

Lire et relire "Le livre des rois" de Ferdowsi

J'ai déjà présenté dans ce blog le travail remarquable que mène le poète et traducteur Reza Afchar Naderi pour faire connaître la poésie iranienne, ancienne et contemporaine, en France. Il est également l'auteur d'une étude sur Le Livre des rois de Ferdowsi que Geneviève Vilon, sensible aux expressions venues d'Orient, nous présente aujourd'hui, ce dont je la remercie vivement.

Toute nation se construit autour de mythes fondateurs. Alors que tous les regards sont tournés vers l'Iran, il est utile de savoir que l'histoire du forgeron Kâveh symbolisant le désir de justice et l'héroïsme du peuple dans le Shâhnâmeh, Le Livre des rois, résonne encore fortement dans la conscience iranienne, tout particulièrement en ces temps troublés.


C'est ce personnage de Kâveh, célébré dans la grande épopée de l'Iran, qui fait l'objet de la thèse très savante publiée par Reza Afchar Naderi en 2018.


L'auteur, journaliste, poète et traducteur, titulaire d'un doctorat de littérature iranienne, travaille à faire connaître la poésie et la culture de son pays.


Reza Afchar Naderi sur les pentes du Damavand

Commençons par présenter rapidement ce qu'est le Shâhnâmeh, cette immense épopée, plus connue en France pendant la période dite "orientaliste".


Ce récit épique de 50 000 distiques (100 000 vers) retrace toute l'histoire de l'Iran depuis la création du monde et les premiers rois mythiques jusqu'à la mort du dernier roi sassanide Yezdegerd III, lors de l'invasion arabe en 651 de notre ère.


Reprenant des récits plus anciens, il fut écrit au début du XIᵉ siècle par le poète Ferdowsi, originaire de la région de Tous, dans la province du Khorassan.


Il lui demanda trente années de travail et fut mal récompensé par le sultan Mahmoud de Ghazni, choisi comme mécène.


Malgré cela, le succès fut immense et l'ouvrage se répandit dans tout l'Orient, magnifiquement illustré dans de somptueux manuscrits commandés par les princes.


Il nous parvint en France grâce à la traduction de Jules Mohl au XIXᵉ siècle qui fait encore autorité malgré des traductions plus récentes.


Il fut écrit en persan – au XIᵉ siècle – langue ayant remplacé le moyen perse ou pehlevi (époque sassanide). Cette langue est toujours en cours chez les peuples iraniens, comme nous lisons Montaigne. Cette œuvre contribua à sauver la langue persane, qui tendait à disparaître au profit de l'arabe et qui devint ainsi la langue de culture parlée dans les cours orientales.


Certains épisodes de la partie légendaire de l’épopée sont aussi connus en Iran que pour nous les récits de la guerre de Troie.


Encore aujourd'hui des conteurs sont capables d'en réciter de longs passages.


Maison de thé populaire
 © Photo Reza A. Naderi – Tous droits réservés

De même qu'on trouve en France des prénoms Ulysse ou Hector, beaucoup d’Iraniens portent encore les prénoms de héros persans des récits antiques.


L'histoire du forgeron Kâveh se situe dans la partie mythique du Shâhnâmeh. Le récit commence par le règne des premiers rois fondateurs qui apportent à leur peuple la civilisation avec, par exemple, la découverte du feu par Houshang, et du fer qui permet la fabrication des outils, le développement de l'agriculture et la fabrique des armes.


Son fils, Tahmouras, par sa magie, enchaîne les divs (démons) et les asservit, semblable au Salomon coranique qui soumet les djinns et les utilise à son service.


Le plus célèbre de ces rois est Djamshid, souvent évoqué par les poètes persans ultérieurs. En particulier à cause de sa coupe magique qui lui permettait de voir le monde entier. 


Son long règne de 300 ans fut un âge d'or. Agissant avec droiture et justice, bienfaiteur de son peuple, il bénéficie du "farr", la protection divine, mais finit par la perdre, lorsqu'à la fin de son règne, il est atteint de démesure et se prend pour un dieu.


Vient alors pour 1000 ans le règne du Mal, celui du prince démoniaque Zahhâk qui le met à mort et le remplace.


Séduit par Ahriman, l'esprit du mal, ce dernier prend l'aspect d'un roi-dragon avec deux serpents posés sur ses épaules qu'il doit nourrir quotidiennement de la cervelle des jeunes hommes du royaume.


Personne n'osant se révolter contre ce tyran, la population se trouve décimée.


Sur le versant nord de la chaîne de l'Albroz où culmine le mont Damavand,
 ouvrant sur la mer Caspienne.   
© Photo Reza A. Naderi – Tous droits réservés

C'est alors qu'intervient le forgeron Kâveh.

Parti seul du bazar, il ose venir tenir tête à Zahhâk, dans son palais, en présence de sa cour et réclamer justice pour la mort de ses dix-sept fils qui ont servi de repas aux serpents. Il refuse le pacte qu'il lui propose.


Le roi, paralysé par son discours, le laisse partir, médusé.  


Kâveh, à l'aide d'un drapeau improvisé fait avec une lance et son tablier de cuir, harangue le peuple et le conduit à la recherche du descendant de Tahmouras, le prince Feridoun.


Ce dernier affrontera Zahhâk mais ne le tuera pas (le mal ne meurt jamais). À la demande de l'ange Sorouch, il l'enchaînera solidement sur le mont Damavand, à l'endroit même où, dit-on, fut enchaîné Prométhée. Et le bon prince succèdera au tyran détesté, restaurant l'ordre et la légitimité .


C'est le personnage de Kâveh que la thèse très érudite de Reza Afchar Naderi se propose d'étudier. L'auteur soutient que, même si, peut-être, un personnage historique a pu exister au temps des Sassanides, il s'agit essentiellement d'un mythe dont les origines remontent au passé le plus lointain de l'Iran, plongeant dans les récits indo-aryens qui ont laissé des traces dans l'Avesta, le livre sacré des zoroastriens.


Pour étayer solidement son argumentation, il commence par exposer, s'appuyant sur les travaux d'historiens des religions et des sociétés primitives, tels que Mircea Eliade, les différents statuts des forgerons en mythologie ou en ethnologie.


Dans de nombreux mythes cosmogoniques, un forgeron céleste aide le dieu suprême de l'orage, en forgeant ses armes, à triompher d'un monstre ophidien qui retient la pluie.


Il contribue ainsi au rétablissement de l'ordre qui permet la création d'un monde harmonieux, après le chaos initial. Il a donc une fonction corrective.


De même, Kâveh permettra par son action le retour d'un bon prince après le règne du mauvais roi-dragon.


Kâveh possède également les pouvoirs surnaturels attribués dans les sociétés anciennes aux forgerons, assez semblables à ceux des chamans.


Utilisant le feu pour forger les outils et les armes ainsi que le fer, d'abord céleste (les météorites) puis extrait de la terre-mère, ils touchent au sacré et à la magie.


Leur parole est efficace et elle agit.


Ainsi, le pouvoir magique de la parole de Kâveh se lit dans le discours qui lui est attribué dans le Shâhnâmeh.

Reprenant la magie des anciens dieux "lieurs", il paralyse le roi Zahhâk par des chaînes non matérielles.


Cette parole magique, celle des premiers poètes védiques, les rishis ou les kavis (qui pourraient être à l’origine du nom de Kâveh), est une conception extrêmement ancienne.


Dans la suite du récit, qui concerne cette fois Feridoun, l'auteur retrouve des traces des scénarios initiatiques des sociétés guerrières, par exemple dans le culte de Mithra au temps des Arsacides.


Ainsi, tout d'abord, pour échapper aux persécutions de Zahhâk qui l'a vu en rêve et a commencé par tuer son père, le jeune prince est caché dans une grotte, confié à un berger et nourri par le lait d'une belle vache qui le rend fort, jusqu'à l'âge de l'adolescence.


Cette "cryptie" conforme aux rituels d'initiation est suivie d'un rite de passage : Feridoun traverse le Tigre, protégé par les gardiens de l'usurpateur, sans descendre de son cheval "couleur de rose" malgré la profondeur du fleuve et doit affronter des épreuves : pénétrer dans le palais de Zahhâk qui semble imprenable : « on aurait dit qu'il était construit pour arracher les étoiles du ciel » avant de combattre le tyran avec sa lourde massue à tête de boeuf.


Selon ce scénario, Kâveh, qui est allé chercher le prince pour  le conduire au combat, joue le rôle de l'initiateur des rituels guerriers.


Si, dans la suite du récit, il disparaît très rapidement, c'est selon l'auteur, parce qu'au temps historique des rois sassanides, le régime des castes relègue au dernier rang celui des artisans.


C'est la caste religieuse, celle des mobeds zoroastriens (le zoroastrisme étant devenu religion d'État) et celle des rois guerriers qui dominent. 


Nous laisserons aux spécialistes les discussions concernant le derafsh, l’étendard kavien, fait initialement d'une lance et d'un tablier de cuir, ce qui pourrait encore renvoyer aux sociétés guerrières parthes arsacides.

Le 15 mai, célébration de Ferdowsi, poète national,
 auteur de la renaissance de la langue persane.
© Photo Reza A. Naderi – Tous droits réservés

Pour l'auteur, en tous cas, ce n'est pas un drapeau monarchique tel qu'il sera décrit plus tard, mais national.


Certes, l'histoire du forgeron Kâveh, mythique et légendaire, n'est qu'un épisode parmi tant d'exploits héroïques de l'immense Shâhnâmeh, mais on conçoit que la révolte d'un homme du peuple, seul face à un tyran, ait marqué durablement les esprits jusqu'à aujourd'hui.


Grâce à l'étude très approfondie de Reza Afchar Naderi, nous en saurons plus sur la civilisation si ancienne du grand peuple iranien et sur ses légendes passionnantes qui révèlent son âme profonde.

                                                                  Geneviève Vilon


Complément :

- Le livre sur le site de l'éditeur.


                                                                                                              

lundi 9 février 2026

Marie Rouanet & Yves Rouquette

Le 25 janvier dernier, Marie Rouanet nous quittait.  Elle allait ainsi rejoindre son mari Yves Rouquette, disparu un mois de janvier également, en 2015. C'est par lui que je fis sa connaissance lors d'un bref séjour chez eux dans leur appartement de Béziers en 1989. Le moment était important pour Marie car elle attendait une réponse de grands éditeurs concernant un manuscrit dans lequel elle mettait beaucoup d'espoir. Il fut question des éditions Plon, de Jean Malaurie et de sa prestigieuse collection "Terre humaine". Ce sont finalement les éditions Payot qui publieront en janvier 1990 le manuscrit sous le titre devenu célèbre Nous les filles. Marie, qui était jusqu'alors connue essentiellement dans la sphère occitane, élargira ainsi son audience, sera invitée sur les plateaux des chaînes de télévisions nationales ainsi qu'à des manifestations culturelles de dimension internationale. Je pense par exemple au festival "Étonnants Voyageurs" de Saint-Malo. Elle n'en gardera pas moins son ancrage en Occitanie, où elle comptera désormais parmi les personnalités de la vie littéraire et culturelle. Elle fera par exemple partie du jury du prix Antigone de Montpellier. Prix qui sera attribué en 1992 à Serge Bec pour son recueil Saison de guerre que j'avais édité aux Cahiers de Garlaban. C'est à Lodève et Sète par la suite que je la retrouverai régulièrement de 1998 à 2014 lors des festivals de poésie "Voix de la Méditerranée" et "Voix Vives".


D'Yves Rouquette me revient une image qui m'avait marqué. C'était au début des années quatre-vingt où soufflait un vent nouveau sur l'action culturelle. Yves Rouquette était en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon et la revue qui l'annonçait le représentait assis sur une sorte de trône baroque et flamboyant qui laissait imaginer l'originalité et la forte personnalité de son occupant. Par la suite, j'avais consulté les pages qui lui étaient consacrées dans la Nouvelle histoire de la littérature occitane de Christian Anatole et Robert Lafont. J'y avais découvert notamment sa proximité avec René Guy Cadou, qu'il me confirmera, ayant même débuté sa carrière d'enseignant à Ancenis en Loire-Atlantique. Nous avions beaucoup de choses à nous dire et à partager. Lors de mon séjour à Béziers, il m'emmena à Camarès, le berceau de sa famille. Durant le trajet en voiture, nous aperçûmes des lièvres à la parade nuptiale. Il l'évoquera par la suite dans un texte pour la revue Hérésis. Notre rencontre se prolongera par sa participation aux Cahiers de Garlaban. Il préfacera tout d'abord le recueil Oc de Daniel Biga illustré par Ben qui paraîtra en 1989. Et puis il apportera au catalogue son recueil Cellula XIII fruit précisément de sa résidence à Villeneuve-lez-Avignon. Comme pour Marie, je le revis souvent par la suite à Lodève et à Sète. À Lodève, j'eus la chance une année de faire la connaissance de son frère Jean Larzac. Il fut émouvant pour moi de l'accueillir à Sète lors d'un rendez-vous que j'animais. Sète, ville natale de Paul Valéry, Jean Vilar, Georges Brassens et Yves Rouquette.



samedi 10 janvier 2026

"Le Poète" par Ivan Frias

Commençons l'année avec un texte à la croisée de la philosophie et de la poésie, extrait du livre d'Ivan Frias Agudas & Crônicas, paru à Rio de Janeiro en 2022. Ivan Frias est médecin et philosophe. Il est un familier de ce blog.


O poeta


No lugar do simbólico entrou você.
No mais puro lugar, onde poucos entraram.
Não permiti que fosse maculado.
Guardei-o comigo, qual jóia rara.
Tranquei-o com pesado ferrolho.
Uma espécie de prisão; como as celas dos monges.
Lugares impenetráveis, reservados ao recolhimento.
Último reduto da pureza do mundo.
Sou platônico, permito-me a comparação.
Há um lugar para os belos pensamentos.
Pensamentos que pertencem à humanidade.
Que passam pelas gerações como lugar do sublime.
Amantes se encontram neste lugar em momentos únicos.
Nele, e em nenhum outro, fazem seu culto ao Amor.
Lugar simbólico, não concreto.
O concreto está nas ações dos homens.
Não em seu pensamento, nem em seu sentimento –
expressões da filosofia e da arte.
Podemos exprimi-lo por palavras e atos, pequenos gestos, frases inacabadas.
Em certos momentos da vida abrimos os ferrolhos do recolhimento.
Saímos para o mundo.
Comunicamos a existência deste lugar encantado.
E convidamos alguém para conhecê-lo.
Altar do amor não corrompido, cultuado pelos crentes no romance –
forma literária deste lugar.
Crentes na deusa Literatura.
Nesse lugar não cristão de penitência revelamos o vivido em poemas e prosas; sem tergiversações.
A Literatura como lugar da expressão do Eu – do sublime que há no homem.
P O E T A – com estas cinco letras designamos aquele que exerce seu sacerdócio nesse lugar. 


Le poète


Dans la place du symbolique, tu es entré.

Dans ce lieu le plus pur, où peu ont pénétré.

Je n'ai pas permis qu'il soit souillé.

Je l'ai gardé avec moi, comme un joyau rare.

Je l'ai enfermé derrière un lourd verrou.

Une sorte de prison, comme les cellules des moines.

Des lieux impénétrables, réservés au recueillement.

Derniers bastions de la pureté du monde.

Je suis platonicien, je me permets la comparaison.

Il existe une place pour les belles pensées.

Des pensées qui appartiennent à l'humanité.

Qui traversent les générations comme un endroit sublime.

Les amants s'y retrouvent à des moments uniques.

C'est là, et nulle part ailleurs, qu'ils vénèrent l'Amour.

Un lieu symbolique, non concret.

Le concret réside dans les actions des hommes.

Pas dans leurs pensées, ni dans leurs sentiments –

expressions de la philosophie et de l'art.

Nous pouvons l'exprimer par des mots et des actes, de petits gestes, des phrases inachevées.

À certains moments de la vie, nous ouvrons les portes du recueillement.

Nous sortons dans le monde.

Nous annonçons l'existence de ce lieu enchanté.

Et nous invitons quelqu'un à le découvrir.

Autel de l'amour non corrompu, vénéré par les croyants en la romance –

sa forme littéraire.

Croyants en la déesse Littérature.

Dans cet endroit non chrétien de pénitence, nous révélons ce que nous avons vécu dans des poèmes et des proses, sans tergiversations.

La Littérature comme lieu d'expression du Moi – du sublime qui réside en l'homme.

P O É T E – ces cinq lettres désignent celui qui y exerce son sacerdoce.


Ivan Frias

(Traduction de Jean-Luc Pouliquen)



Complément :

-Ivan Frias sur Wikipédia.






samedi 6 décembre 2025

Les 50 ans de la mort de Saint-John Perse

 Le 20 septembre dernier, dans le cimetière de Giens où il repose, avait lieu une cérémonie pour commémorer les cinquante ans de la mort du poète Saint-John Perse. Pour la circonstance, des gerbes furent déposées sur sa sépulture. rappelant ses origines guadeloupéennes, ses hautes fonctions dans la diplomatie, ainsi que la fidélité de ses nombreux amis à travers le monde. Au même moment, à Pointe-à-Pitre, sa ville natale, un colloque international lui était consacré.

J'ai déjà présenté dans ce blog un film sur l'installation du poète sur la presqu'île de Giens dans le Var en 1957 ainsi que le discours qu'il prononça à Stockholm lorsqu'il reçut le prix Nobel de littérature en 1960.
Voici un autre document audiovisuel qui embrasse la totalité du parcours de Saint-John Perse et donne quelques clefs pour aborder son œuvre :


Pour compléter l'approche de l'homme, on lira le journal qu'a tenu son amie Katherine Biddle qui l'a connu dans sa période d'exil aux États-Unis, un temps de fragilité où le poète a repris le dessus sur le diplomate :


Ces éléments sont déjà anciens. Des parutions récentes témoignent des ferveurs que continue de susciter le poète. Ainsi de cette BD Saint-John Perse, d'Atlantique qui a mis à contribution plusieurs dessinateurs de talent. Ainsi de ce livre coordonné par Henriette Levillain et Catherine Mayaux rendant compte des lectures actuelles de son œuvre ou encore de cette édition par Isabelle Davion d'une correspondance jusque-là inédite avec Philippe et Hélène Berthelot. Notons enfin que l'on peut trouver sur Youtube la captation du colloque de septembre qui a eu lieu à Pointe-à-Pitre sous le titre Saint-John Perse, l'errance enracinée.

Complément : 


samedi 1 novembre 2025

Un poème de Guy Allix

Je suis heureux d'accueillir Guy Allix dans ce blog après avoir parlé le mois dernier de Jean Follain. C'est en effet grâce au poète de Canisy que je l'ai découvert. Cela remonte au début des années quatre-vingt, Hubert Juin animait sur France-Culture une série d'émissions consacrée aux poètes et il avait invité Guy Allix qui venait de terminer son mémoire de maîtrise sur Jean Follain. Par la suite nous nous sommes rencontrés à l'Université d'Angers où Georges Cesbron organisait chaque année un colloque consacré aux poètes de l'Ecole de Rochefort.

Guy Allix (encore appelé par les intimes « le tipouet ») est né en 1953 à Douai (59), Enfance difficile dont il ne s’est pas remis.

Ancien professeur de lettres dans l’académie de Caen (collège de Saint-Lô, lycée de Carentan, IUFM de Caen, IUT de Lisieux), il a mené de multiples expériences pédagogiques autour de la poésie. Il a consacré, en plus de sa maîtrise, un D.E.A au poète Jean Follain. Il vit en Ille-et-Vilaine (35). Poète, critique, auteur jeunesse, interprète et… électron libre, il a été traduit en italien, en roumain, en arabe, en breton, en catalan.

Lauréat de l’Académie française : Prix Amic 1992 pour l'ensemble de son œuvre, Prix Théophile Gautier 1994 pour Lèvres de peu, Prix François Coppée 2016 pour Le sang le soir, Prix Paul Quéré 2017-2018, Membre de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, de la Société des Gens De Lettres, et de l’Association des Ecrivains Bretons, Sociétaire de la Sacem, Guy Allix se produit sur scène dans des récitals de poésie et chansons en France et à l’étranger.

Parmi les derniers livres de Guy Allix signalons : Précaire, recueil de poèmes, préface de Adam Katzmann, Jacques André éditeur, juillet 2025, Vassal de la poésie, recueil d’articles, préface de Marie-Josée Christien, Les Éditions Sauvages, 2020, Je suis… Georges Brassens, collection « Je suis…. », co-écrit avec Michel Baglin, Jacques André éditeur, 2019, Les couleurs du Petit Peintre (conte pour enfants), Images de Pointilleuse, Beluga, 2018, Oser l’amour suivi de D’amour et de douleur, Atelier de Groutel, 2018 (bibliophilie), En chemin avec Angèle Vannier (essai), Unicité, 2018, Guy Allix, entre urgence et humilité, collection Chiendents, éditions du Petit Véhicule, 2018, Au nom de la terre (Prix Paul Quéré 2016-2017), Les Éditions Sauvages, 2018, Maman, j’ai oublié le titre de notre histoire, suivi de Félix, une voix sans parole, préface de Marie-Josée Christien, Les éditions sauvages, octobre 2016.


Défaite


Soudain ce silence seul peut murmurer l'ultime détresse

Quand le corps se délite quand se démet le souvenir


Tu n'as jamais su et là pourtant tu ne sais plus


Ne viennent plus à ta bouche et sous tes doigts

Ces mots vagabonds qui fouillaient tes tripes et ton sang

En quête de cet amour niché au fond de ton mystère


Tu n'es plus que bribes tu n'es plus que haillons de voix


Mais il faut encore creuser dans le naufrage

Jusqu'à la dernière heure jusqu'au dernier souffle


Et recueillir enfin dans ce crépuscule

Cette autre voix perdue qui dirait tant


Et l'enfance même


Guy Allix


Compléments :

- Le site de Guy Allix.

- La chaine YouTube de Guy Allix.






samedi 4 octobre 2025

Les Agendas de Jean Follain

Voici un livre qui m'a été précieux durant de longues années pour satisfaire ma curiosité sur une période que je n'ai pas connue et où se sont affirmés beaucoup de poètes qui me sont chers. Il s'agit des Agendas auxquels s'est confié quotidiennement, de 1926 à 1971, l'année de sa mort accidentelle, le poète Jean Follain.

Grâce à Claire Paulhan qui les a décryptés dans leur intégralité et en a ensuite choisi et réuni les meilleurs moments, nous disposons de ce témoignage exceptionnel d'un homme particulièrement sociable impliqué dans la vie littéraire de son temps dont il rend compte depuis Paris où il s'est installé dès 1924, ayant quitté sa Normandie natale.

Un ensemble de notes abondantes et détaillées éclaire le propos, il est complété par un index des personnes citées qui permet une lecture ciblée en fonction des centres d'intérêts du moment.

C'est comme membre de l'Ecole de Rochefort que j'ai d'abord approché Jean Follain, puis comme ami de Jean Paulhan et de la Nouvelle Revue Française, ensuite comme proche de Gaston Bachelard. Mais m'a intéressé aussi sa fréquentation de Max Jacob et d'André Salmon, de Fernand Marc et de la revue Sagesse. En même temps que se reconstitue le paysage - qui n'est d'ailleurs pas seulement littéraire car en sa qualité d'avocat puis de juge, Jean Follain a un regard affuté sur l'Histoire telle qu'elle est en train de s'écrire - se dessine l'itinéraire d'un auteur qui ne cède à aucune mode ou diktat idéologique pour affirmer son propre art poétique.

Ces Agendas ont été publiés en 1993, soit un peu plus de vingt ans après la mort de Jean Follain. C'est à dire que parmi ceux dont ils parlaient, plusieurs étaient encore vivants à cette date. Il y avait donc un lien possible avec le présent. Je pense par exemple à Pierre Oster (1933-2020) que j'avais plaisir à retrouver lorsque je venais à Paris et qui était lui aussi un acteur et un témoin exceptionnel de la vie poétique et littéraire parisienne et française.

Plus de cinquante années ont passé désormais depuis la mort de Jean Follain. L'activité poétique n'est plus régie par les mêmes règles, les institutions subventionnées ayant contribué à changer la donne. Le monde de Jean Follain semble bel et bien englouti et avec lui une certaine idée de la poésie, à moins que celle-ci ne continue de cheminer souterrainement dans les profondeurs de l'âme humaine où son œuvre précisément avait pris sa source.

samedi 6 septembre 2025

Un poème de Christian Bulting

Au mois d'octobre de l'année dernière, j'avais rendu compte du n° 42 de la revue Délits d'encre dans lequel Christian Bulting racontait l'aventure collective du groupe des poètes de Nantes dont il a été un des protagonistes. Je suis heureux aujourd'hui de consacrer cette chronique à sa propre poésie et écriture.

Photo : Michel Durigneux

Christian Bulting est né à Guérande (44) en 1953. Enfance et adolescence à La Baule et surtout à Saint-Nazaire, au dessus du magasin de photographie de son père. Études de philosophie et professeur de philosophie durant 37 ans. En 1979, il fonde la revue et les éditions A contre-silence (27 numéros de revue et 27 recueils et livres entre 1979 et 2000). Il participe à différentes institutions poétiques : La Demeure de René Guy Cadou (président à la fondation de 1992 à 1994), la Maison de la poésie de Nantes (secrétaire du conseil d'administration de 2001 à 2004). Il a publié 30 livres. Une vingtaine de poésie, une dizaine en prose. Les plus récents en poésie : Vieux bluesmen ( 2007- Gros Textes), Un jour d'exercice sur la terre ( 2011), Nul amer ne brise la lumière ( 2011 – Soc et Foc), Nico icône des sixties ( 2017 – Gros Textes), Invitée surprise (2021 – Gros Textes), Sein du jour (2024 – Petit véhicule). En prose des récits dont Eve (2016 - Éditions du Petit Véhicule),  Noémie-Une femme indépendante ( 2017 – Éditions du Petit Pavé), Prof de philo ( 2021 – Geste), La ville atlantique  ( 2023 - Éditions du Petit Pavé), des romans dont Les Zanars ( 2017 – Éditions du Petit Véhicule) ; un essai : J'écris des poèmes ( 2001 – Écrire aujourd'hui). Il a reçu en 2011 le prix de poésie (devenu depuis le prix Yves Cosson) de l'Académie de Bretagne et des pays de la Loire pour l'ensemble de son œuvre. En 2013 le prix littéraire de l'audiolecture pour Madeleines ( récit – 2011 – Petit Pavé). Il vit à Orvault près de Nantes.

Je sortirai du Temps

Je sortirai du Temps
Sans y avoir rien compris
Pas faute d'essayer
Philosophie
Astro-physique

Et vivre l'instant
Etre dans l'intensité
La pointe du vivre
Ou dans l'abandonné
Un élément du Grand Tout
Plus rien et présent cependant

Je sortirai du Temps
Ou plutôt le Temps me fera sortir
Comme on punit un mauvais élève

J'aurais fait ce que j'ai pu

Christian Bulting

Complément :