Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 30 mars 2013

Paroles de poètes

La place accordée à la poésie et aux poètes dans notre société est une préoccupation constante de ce blog. En juin dernier un article de Danielle Gavin intitulé Passage du poète nous avait donné l'occasion de réfléchir sur ce sujet. Le livre présenté aujourd'hui et écrit avec Philippe Tancelin a permis de pousser plus loin encore l'investigation. Voici le texte de la quatrième de couverture :


Lorsqu’un poète rencontre un autre poète au cours d’un festival de poésie au bord de la Méditerranée durant l’été 2012, sur quoi peuvent-ils bien échanger ? L’ivresse des vagues autant que l’écume des mots tant agités par les temps de grande incertitude. 

De la place de la poésie dans l’ensemble de la production culturelle-artistique contemporaine à la maltraitance de ses auteurs dans « la société du spectacle », en passant par le souffle impulsant au verbe tous ses états, Jean-Luc Pouliquen et Philippe Tancelin s’engagent ici à tenir parole de ce qu’ils écrivent chacun dans son style, sa langue. C’est un engagement serein mais radical pour le respect des voix et des voies poétiques qui connaissent et reconnaissent l’importance de l’histoire sur leur cheminement, le rôle de l’éthique dans la posture du poète vis-à-vis de sa situation alternativement minorée aussi bien  qu’instrumentée suivant les circonstances.
 
La parole que les deux poètes tiennent ici s’apparente autant à un dialogue socratique qu’à une incantation montant des intervalles de silence entre deux vagues de méditation sur l’engagement du poète de la scène de ses mots à la scène de l’histoire.

Compléments :
- L'illustration de couverture est de Pierre Sentenac

samedi 23 mars 2013

L'Amandier

Au moment où nous entrons dans le printemps voici un texte que m'avait envoyé, à la suite d'un séjour en Provence, Sookhee Chae. Elle était une brillante universitaire de Corée du Sud où elle y enseignait notre littérature. A plusieurs reprises, elle était venue en France faire partager son approche particulièrement éclairante de quelques uns de nos grands auteurs et penseurs comme Albert Camus, Henri Bosco ou encore Gaston Bachelard.  Chez chacun d'eux, elle s'était employé à relever ce qui dans leur approche du monde pouvait s'apparenter au Bouddhisme. Sookhee Chae est morte des suites d'une longue maladie en décembre 2011 et je tenais à lui rendre hommage.

L'AMANDIER
Michel et moi, nous avons marché longtemps. Le soleil brillait et le ciel était clair et limpide. Le mistral avait chassé les nuages. Un jour de mi-février, une ville du Midi de la France. Nous avons  grimpé les ruelles en pente derrière sa maison. À mesure que nous  montions, les maisons perchées sur les hauteurs se montraient avec leurs toits rouges et leurs volets blancs. Laissant le village derrière nous, nous  nous  sommes engagés tout de suite dans un des sentiers menant  vers  les collines. Au bord de la route poussaient les romarins et les thyms en exhalant déjà leur parfum sec. Les arbustes odorants poussent partout en Provence. À chaque détour, apparaissait un nouveau paysage. Tout en bas, devant les vestiges laissés par les Grecs, la mer venait se heurter sans cesse aux rochers. Plus haut, un château du moyen-âge se montrait dans son état de ruine. Lorsque j’ai levé les yeux, j’ai aperçu loin, très loin, les longues bandes noires des crêtes qui s’enchaînaient jusqu’au fin fond du ciel. De temps en temps, au milieu, de grosses roches blanches donnant une impression mystérieuse, venaient barrer la vue.


Michel me racontait à voix basse, la nature et l’histoire de la région. Il évoquait aussi ses rencontres avec les écrivains de la ville et ses propres recherches.

Nous avons marché longtemps sans trop parler. Le soleil répandait  généreusement ses rayons splendides sur ces collines plongées dans le silence absolu. Nous avons marché ainsi en sentant les parfums des arbres, des herbes, le soleil  et le vent dans tout notre corps. Je devenais de plus en plus gaie  et mon visage brillait d’une vivacité juvénile. Au bord de la route, lorsque nous rencontrions un endroit propice, nous nous asseyions pour passer quelques minutes à contempler ce paysage d’une beauté inexprimable.


Le long de ces chemins, il apparaissait de temps à autre quelque chose qui attirait mes yeux ; c’était un arbre couvert de fleurs blanches. Pourtant ce n’était pas encore le printemps. Quel était cet arbre ? Je me suis laissé capter malgré moi. C’était un amandier. Ah, l’amandier ! Cet amandier qui est décrit si souvent dans les romans de Jean Giono, de Pagnol et de Camus ! La forme de sa fleur ressemblait beaucoup à celle des cerisiers mais la taille en était plus grande. Sa façon d’être attachée aux tiges, était plus proche de celle des pruniers, qui chez moi nous charment toujours au commencement du printemps. Eblouie par la beauté de ces fleurs et fixant les yeux sur leurs pétales, incroyables de finesse et de pureté, qui dansaient délicatement contre le ciel bleu, j’étais plongée un instant dans la béatitude. Je pensais à ce moment-là, au printemps de la Corée, à ses montagnes et ses rivières. Ces voûtes de fleurs blanches, formant ainsi un long tunnel fleuri! Cette route de cerisiers qui longe le fleuve de Seomjinn, cheminant vers le temple de Sanggyesa, un merveilleux temple situé au pied de la Montagne de Jiri. Et encore cette route de cerisiers qui conduit à l’intérieur de l’Ile de Namhae... Je revoyais toutes ces images du printemps de mon pays.

Un moment après, j’ai baissé les yeux et j’ai trouvé par terre des amandes tombées l’année dernière. « Oui, tu vois, c’est bien un amandier. » ai-je dit alors en souriant à Michel qui se trouvait derrière moi.
                                                                                                                                           Sookhee Chae
                                                                                                                                          
    Complément :

- Une étude de Sookhee Chae sur la base Loxias de l'Université de Nice.
                            

samedi 16 mars 2013

Le souvenir de Max Picard

       Il y a des penseurs qui mènent une existence discrète et retirée dans notre tradition culturelle même s'ils ne cessent de la nourrir. Tels des astres solitaires dans le firmament du patrimoine spirituel, ils brillent d'une vive lumière en contribuant ainsi à la splendeur totale, mais leur luminosité est occultée par les projecteurs de la machine culturelle. Leur force est d'être tellement bien intégrés dans notre héritage intellectuel que la critique ne ressent plus la nécessité de les célébrer expressément, seule leur stature de «classiques» en maintient vivant le témoignage. Régulièrement, mais sans grand éclat, ils émergent du silence qui les entoure pour nous montrer l'un ou l'autre aspect de leur œuvre, et quand nous portons vers eux notre attention nous nous apercevons qu'ils ne nous ont jamais quittés et que leur lumière ne s'est jamais estompée. 



 Ce sont des réflexions qui surgissent spontanément lorsqu'on lit un texte de Max Picard, médecin, philosophe et écrivain suisse qui a traversé le XX siècle en contact étroit avec ses plus grands protagonistes intellectuels (Rilke, Bachelard, Marcel, Lévinas, entre autres) tout en gardant suffisamment de distance pour diagnostiquer l'évolution du climat culturel général. Le destin de l'oeuvre de Picard est assez singulier : de son vivant, le «sage de Neggio» était une référence incontournable, ses livres étaient traduits dans le monde entier (du Japon aux Etats-Unis, du Danemark à l'Italie), on demandait son avis sur les arguments les plus disparates (en témoignent les nombreux ouvrages collectifs dans lesquels figurent ses contributions) et même toute sorte de personnes le sollicitaient à son domicile pour trouver une solution à leurs problèmes individuels. Après son décès, en 1965, une chape d'oubli et de silence a recouvert son oeuvre, même si, comme on l'a dit, quelques unes de ses oeuvres sont publiées ou traduites à intervalles plus ou moins réguliers et espacés, parmi lesquelles la plus connue, Le monde du silence, ne cesse de connaître de nouvelles éditions, la prochaine programmée étant une traduction chinoise. Ces dernières années on assiste toutefois à une sorte de renaissance de l'intérêt pour cet auteur, tant au niveau éditorial que scientifique. En 2009 un colloque international dans la ville italienne de Trente a permis de mesurer l'envergure de sa pensée et d'en souligner l'actualité.


 Jean-Luc Egger s’emploie depuis plusieurs années à faire connaître l’œuvre du philosophe suisse; il a publié en Italie et en Suisse plusieurs essais sur cet auteur, un recueil de pensées et aphorismes qui présente une image globale des positions fondamentales de Picard (Il rilievo delle cose, Servitium 2004 ), une nouvelle traduction italienne du Monde du silence (Il mondo del silenzio, Servitium 2007) et il prépare actuellement une monographie sur l'auteur à paraître cette année. Nous lui avons posé quelques questions.

 Comment expliquer ce renouveau d'intérêt pour Max Picard et son œuvre ?

Il y a d'abord des raisons purement historiographiques. La Suisse n'a pas la tradition d'un pays de philosophes et le fait de découvrir un penseur d'envergure internationale comme Picard n'est pas anodin. Mais il y a, plus important, la fascination pour l’œuvre. On se rend compte d'avoir affaire avec une pensée très riche et d'une grande profondeur, que ce soit sur le front de la philosophie du langage, de la réflexion sur l'image ou encore de la physiognomonie. Quant à la réflexion de Picard sur le silence, il s'agit tout simplement d'une approche révolutionnaire dont, me semble-t-il, on n'a pas encore mesuré la réelle portée et importance.

Pourtant la thématique du silence paraît aujourd'hui assez courante au point de risquer la banalisation ...

C'est vrai ; face à une communication pervasive et à l'omniprésence quotidienne d'images et de paroles on redécouvre l'importance du silence comme une dimension où faire retour pour se recentrer et donner un sens à l'existence et à la réalité. Plusieurs ouvrages ont d'ailleurs été publiés récemment pour rappeler l'existence de cet élément fondamental de notre monde et même pour en faire l'éloge en tant que vecteur d'expériences spirituelles. Il y a peut-être aussi un marché du silence qui est en train de se mettre en place. La réflexion de Picard s'inscrit aussi dans cette tendance, mais elle va bien au-delà, dans la mesure où elle vise à replacer le silence au coeur de la réalité en en faisant une véritable dimension de l'être.

Qu'entendez-vous par faire du silence une «dimension de l'être» ?

Cela signifie reconnaître au silence un statut métaphysique et, par là, renverser l'approche usuelle que nous avons de ce phénomène, une approche selon laquelle le silence n'est conçu que par  opposition à la parole ou à la raison (le logos). L'originalité de l'approche de Picard, sa portée révolutionnaire, consiste justement dans le fait de mettre en évidence la présence du silence dans chaque aspect central de l'existence et de la réalité et cela non pas pour promouvoir une conception du monde fondée sur le silence (ce qui n'aurait pas de sens pour l'homme), mais pour redonner consistance aux choses et pour sauvegarder la dignité de la parole. Autrement dit, le silence n'est pas ‒ principalement ‒ le havre de paix dans lequel chercher refuge, mais il est le fondement de l'objectivité du monde, le garant de la substantialité des choses et des paroles. 

Quels sont les liens entre Picard et la France ?

Ses ancêtres venait de France. Tout le long de son existence il a eu des contacts étroits avec des intellectuels français tels que Gabriel Marcel, Gaston Bachelard ou Emmanuel Lévinas et il était connu par Simone Weil. La France est aussi le pays dans lequel ses ouvrages ont été le plus traduits. En 2006 a paru chez l'Harmattan la correspondance Picard-Marcel ; une très belle initiative, mais sur les rapports entre le philosophe et la France il reste encore beaucoup à rechercher.

Et les perspectives pour l'avenir ?

Dans l'immédiat, on envisage avec le petit-fils du philosophe la création d'une association des amis de Max Picard, pour donner une plus ample visibilité à cette importante figure intellectuelle du XX siècle, mais aussi pour fédérer les initiatives éparses autour de son oeuvre. On y discutera aussi de la réédition de ses ouvrages.

Liens :
- Page dédiée à l'auteur sur le site de l'éditeur Loco qui a publié plusieurs œuvres de Picard.
- Enciclopedia Treccani.

- Come all'inizio del mondo, ouvrage collectif sur la pensée de Picard.