Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

vendredi 24 décembre 2010

Les Noëls de Charles Thomas

De 1953 à 2002, le poète Charles Thomas a écrit chaque année un poème de Noël. Voici présenté aujourd'hui celui qu'il a écrit le 24 décembre 1964 et qui a été publié dans son recueil Couleurs du silence paru en 1983 dans la collection "Les poètes de Laudes" dirigée par Jean Vuaillat. Par la suite la plupart de ses poèmes seront regroupés dans le recueil Noël de mes années et édités par les éditions Traces de Michel-Français Lavaur qui avait déjà publié de Charles Thomas L'arbre gardien et Au fur et à mesure. Présenter ce poème est pour moi une occasion de rendre hommage à celui qui m'a encouragé à mes débuts et qui a participé à la création des Cahiers de Garlaban. Originaire du pays nantais, Charles Thomas avait fréquenté les poètes liés à René Guy Cadou et à l'Ecole de Rochefort, avait été proche aussi d'Hélène Cadou et c'est par lui, à la suite de son installation à Marseille, que cette poésie de l'Ouest avait été mieux connue sur nos terres du sud. Charles Thomas était né en 1915, il est mort le 31 décembre 2008. Si la poésie a toujours nourri son existence, c'est sa vie sacerdotale qui l'a guidé en premier lieu. Elle l'a même conduit jusqu'à l'Angelicum, l'université des Pères Dominicains à Rome, où il a préparé son doctorat de théologie de novembre 1947 à juin 1949, avec pour condisciple, le futur Jean-Paul II.

NOËL 64

Quand les forêts violettes de l'Avent
font le même silence que deux mains jointes
les voix apportées par le vent
sont toutes des voix de prophètes.

O le ventre sacré de la Femme parfaite
mûrissant le Pain éternel !

Emmenés par l'étrange étoile
sur des chemins peu fréquentés
voici que nous allons vers un pays
où la table de Dieu est la table des pauvres.

Si par les rouges terres de l'Esprit
tu crois que l'heure vient encore.
mon enfant, mon ami,
crie de toutes tes forces :
Noël ! Noël !
pour qu'à la mitan de la Nuit
naisse la plus belle aurore.

Charles Thomas

samedi 18 décembre 2010

Amitié à René Ferriot

Pour se faire une idée véritable de la poésie, il ne faut pas s'en tenir à ceux qui occupent dans le présent le devant de la scène, qui sont à l'affiche des festivals et des différents événements organisés dans le moment. Si ceux-ci ont leur importance et permettent un contact avec la poésie en train de s'écrire, ils ne doivent pas faire oublier tous ceux qui préfèrent se tenir à l'écart ou n'ont plus l'envie et l'énergie de participer à ce genre de rencontres. Pour se faire une idée véritable de la poésie, il est aussi nécessaire de suivre des chemins de traverse, de se laisser guider par la vie et les rencontres inédites qu'elle nous offre. J'ai eu, il y a peu, le plaisir de faire la connaissance de René Ferriot et de découvrir un poète dont le parcours mérite toute notre attention.
Né en 1920, René Ferriot a commencé à publier ses poèmes dans les années quarante, à Lyon, dans la revue Confluences dirigée par René Tavernier, père de Bertrand, le cinéaste. Plus tard ce fut Pierre Seghers qui lui donna l'occasion de s'exprimer dans sa collection Poésie 54. En 1976, il a soutenu en Sorbonne une thèse de Doctorat consacrée à Rilke et Mallarmé. Celle-ci était dirigée par Charles Dédéyan, éminent Professeur de littérature comparée, dont le frère Christian fut publié sous la bannière de l'École de Rochefort. L'itinéraire de René Ferriot embrasse plusieurs disciplines. De la philosophie, il est passé à l'allemand, puis aux Lettres, ce qui l'amena à enseigner la Littérature comparée dans plusieurs universités, dont celle de Dakar, où Léopold Sédar Senghor, qui avait apprécié sa thèse et sa poésie, l'avait appelé.
Raffinée et dépourvue d'emphase, intime et retenue, son expression a suscité des commentaires approbateurs parmi lesquels ceux de Max-Pol Fouchet et de Gaston Bachelard à qui nous avons rendu hommage dans notre dernière chronique.
De son recueil Désertiques paru en 1967, Max-Pol Fouchet dira : "Ce qui m'a frappé, d'abord, c'est un sentiment du gouffre, pour reprendre une expression de Baudelaire, qui trouve son symbole et son image dans le désert, certes, mais plus encore, à mes yeux, dans le sentiment des passages du 'sillage' laissé par les êtres, un tragique que j'entends dans des vers comme ceux-ci : "La courbe s'efface/Le moule s'effrite/la poussière aveugle le temps inerte/l'absence raye le cristal de l'été" ou mieux encore ici : "J'attends la chute des branches/J'écoute l'écho des paroles perdues". Votre lecteur, en vous suivant, s'il passe par l'absence et le silence, accueille comme vous le silence, voire la mort, comme des certitudes de vie, de palingénésie, de résurrection."
Quant à Gaston Bachelard, il répondit par ces lignes, après avoir reçu en 1961, La flamme et le givre : "J'ai lu vos poèmes avec un grand repos d'âme. Venant de nouveau des demeures agitées, j'avais besoin de la page d'un poète. Depuis deux jours, je quitte mes devoirs d'épistolier pour infuser doucement dans votre beau livre, La Flamme et le givre. Les poèmes mettent le souffle dans la paix des syllabes. Oui, vous m'avez été un bienfait."
Terminons avec ce poème qui complète les commentaires précédents, où René Ferriot nous indique l'orientation qu'il a donnée à sa poésie.

ART POETIQUE

Trouver le mot qui file son filet
Et vous embrouille comme une araignée de soie,
Ou bien le mot grappin, le mot qui croche
Au fond des racines chevelues.

Trouver la modulation, l’accord
Profond des aigus et des graves
Dans la vibration
De l’instant.

Trouver la main, la femme.
Trouver le rayon, le miel, l’audace,
Et puis l’épaisseur chaude des foins coupés.

Trouver la flèche de feu,
Morsure du matin sur la peau de l’œil
Purifié.

Trouver la syllabe, la noire
Qui ne sait plus ce qu’elle dit
Mais qui vous frappe
Au centre de l’astre
Retrouvé.

La caroube saigne inutile
Sève, saveur perdue.
Allons, arrêtez vos pianos mécaniques,
Messieurs, et vos mandolines,
LA POESIE DEMANDE QU’ON DISE
CE QUI NE PEUT SE DIRE AUTREMENT ?
La plaine des montagnes,
Et le sang des mains qui se lèvent.

Le recueillement de l’orage
A pas glacé les hameaux perdus
D’une buée d’haleine fraîche,
Les galets des torrents nus.

Ecaillez les schistes verdâtres,
Le gîte de l’amour se cache
Au ruissellement des jours d’orage.

René FERRIOT

samedi 11 décembre 2010

Lire ou relire Gaston Bachelard - II

En écho à ma chronique du 10 juillet dernier, Michel Capmal que j'ai présenté il y a peu au travers de son dernier livre Nous avons perdu les hautes terres..., m'a adressé le texte qui suit, que je suis heureux de publier dans ce blog.

QUELQUES NOTES SUR BACHELARD

Relisant La psychanalyse du feu, je me retrouve sur la même longueur d’onde que Jean-Luc Pouliquen. En effet, qui a découvert Bachelard dans sa jeunesse, ne peut que retourner vers ce fleuve et ses alluvions ; vers cette pensée créatrice. Sans lui, sans elle, l’épistémologie, la critique littéraire, la psychanalyse seraient restées clôturées, desséchées, propriétés de spécialistes au service d’une idéologie scientiste. Autrement dit, d’une pensée, séparée, coupée, mutilée. Peut-être est-ce un peu « exagéré » et pourtant… Il serait intéressant, je crois, de faire une mise en relation avec certaines intuitions de Nietzsche, notamment dans Le Gai Savoir, le livre de la « guérison » et de la joie. « Telle est réellement la « santé », pouvoir être en même temps poète et homme de science, exercer une science ni rébarbative, ni arrogante, ni même seulement sérieuse. » (Giorgio Colli) Rencontrer Bachelard, ou disons : « tomber sur » un livre de Bachelard, c’est se reconnecter avec son cosmos intérieur lequel n’a que peu à voir avec une intériorité névrotique mais est un fondement vivant et agissant qui nous relie directement avec l’inexprimable et incommensurable mouvement cosmique. Aussi bien chaos qu’univers, ou multivers. Le Dehors et le Dedans cessent dès lors d’être perçus contradictoirement. Feu, eau, terre, air. Il s’agit là de nous-mêmes puisque nous sommes aussi et surtout cela. De même que, par exemple, de l’apollinien et du dionysiaque. C’est « l’humain » réconcilié avec le« non-humain », ses fondations, sa matrice. Aujourd’hui, en notre époque présente, Bachelard me paraît être, parmi les auteurs majeurs du XX° siècle, l’un de ceux qui auront le mieux et le plus durablement contribué à l’enrichissement et au renouvellement de la pensée humaniste. L’homme dans sa globalité, et non pas limité à sa condition sociale, toujours réductrice, mais en tant qu’être sensible et vivant destiné à développer harmonieusement ses potentialités. « La conquête du superflu donne une excitation plus grande que la conquête du nécessaire. L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. » Il y a dans son œuvre une critique de l’utilitarisme et du rationalisme borné et prédateur sur laquelle il est plus que jamais nécessaire de revenir. Lire ou relire Bachelard c’est savourer la langue française animée par la pensée de l’imagination créatrice, rigoureuse et magique, porteuse d’une vraie et admirable culture en quête de l’unité profonde et véritable de l’humain. C’est passer une soirée silencieuse et méditative devant la flamme d’une chandelle et tout près d’un feu de cheminée avec un ami, un vieux sage (j’allais dire un vieux druide) qui, parlant de choses et d’autres avec une si féconde et chaleureuse simplicité, vous remet peu à peu sur le chemin nourricier. Ce chemin parcouru dans l’enfance et qu’on croyait perdu ou oublié, et qui pourtant se tient là, à deux pas de nous-mêmes.

Michel Capmal

Compléments :

- Même si ce blog est essentiellement tourné vers la poésie et la création artistique, je profite de l'occasion pour signaler l'excellent livre de Teresa Castelão, Gaston Bachelard et les études critiques de la science dont la clarté et le sens pédagogique permettront de mesurer le rôle joué par le philosophe dans la compréhension du phénomène scientifique contemporain.

samedi 4 décembre 2010

Le n° 5 de la revue Incognita

Si j'ai déjà parlé en début d'année de Luc Vidal, je n'avais pas encore eu l'occasion d'écrire sur sa revue Incognita dédiée à l'activité créatrice contemporaine. En résistance aux démons de notre époque, avec patience, obstination, et en complément de son activité d'éditeur, Luc Vidal affirme à travers cette publication un courant de l'expression d'aujourd'hui fondé sur la liberté, l'exigence et l'indépendance de l'esprit. Celle-ci s'inscrit dans une Histoire et se veut un prolongement actuel d'expériences plus anciennes où l'amitié, la générosité et l'ouverture étaient au rendez-vous. Je pense en particulier à ce qui s'est passé autour de L'École de Rochefort. Pour présenter ce dernier numéro d'Incognita qui vient de paraître et dont Roger Wallet est la tête d'affiche, j'en reproduis l'éditorial écrit par Luc Vidal lui-même.




« Si je vivais, je n’écrirais pas. » – JEAN SULIVAN

C’est par la chanson que la littérature est venue frapper à la porte de Roger Wallet. Son goût des autres et de l’humble posture face au monde est l’évidence même. Cette chanson française a fertilisé ses livres et même inspiré l’un des titres de son oeuvre : 33 Tours. Elle est la sauvegarde de tout. Regardez le film La Chanson de Saint-Max réalisé par Alain et Michel Le Thomas d’après les textes (1) de l’auteur et vous vous approcherez d’une certaine vérité. Une rencontre souhaitée avec son père qui n’a pas eu lieu est source d’une grande mélancolie dans l’écriture (et la vie) de Roger. Les paysages de Picardie semblent raconter un peu ses états d’âme. Cette chanson, pour lui est un art majeur qui rejoint aussi son amour pour l’art de la marionnette. L’écriture et le style de ses romans et nouvelles conjuguent rigueur et vigueur d’évocation. C’est l’art de l’ellipse et du court métrage que l’auteur sert avec bonheur. Au fond, ce qui préoccupe Roger c’est la recherche permanente de ce qui fabrique l’âme d’un peuple et d’une langue.
C’est pourquoi cet Incognita n°5 dresse le portrait d’un écrivain qui à chacun de ses pas et chacune de ses phrases sait engranger des réserves de joies et de printemps. Au fil de l’ouvrage Philippe Lacoche dit le Wallet multiple. Jean-Louis Rambour raconte sa poésie pleine de chair et ses talents d’observateur des balades littéraires. Philippe Crognier évoque son cœur comme celui d’un tambour. Ève Leleu-Galland fait son portrait d’automne. Jean-Pierre Cannet saisit l’homme de la fiction et des paysages. Dominique Cornet cite le pédagogue. Et l’auteur lui-même confirme ce goût des autres en présentant douze portraits d’écrivains picards qui sont bien sûr d’ici et d’ailleurs.
Pour les autres volets de cette revue, Guillaume Dando plonge dans l’esthétique de Paul Verlaine. Alain Besson lève sa phrase au camarade Lénine pour constater la tragédie communiste. Jean-Luc Pouliquen questionne Bruno Péquignot sur ce qu’est la véritable ouverture philosophique. Françoise Trémolières chante la beauté de l’amour. Jean-Charles Cozic et Daniel Garnier présentent la saga de la presse nantaise de 1757 à nos jours publiée en trois volumes aux éditions L’Atalante. Ève Roland livre un long poème dialogué pour inventer la femme. François Huglo écrit une belle lettre au poète Gaston Puel tandis que Julien Leydier argumente sur la poésie du cinéma d’animation, que Jean Foucault s’interroge sur la poésie de l’instantané et Tony Olivaud sur les mots écrire et vivre. Enfin Thierry Picquet présente le bestiaire de l’artiste peintre, « chasseur », « chaman », Hester Van Wijngaarden.
En lisant l’œuvre de Roger Wallet, j’ai pris conscience que les mots avaient des yeux et que nous devrions être attentifs à la leçon de leurs regards.

LUC VIDAL
(1). La Chanson de Saint-Max, « Une photo des années 50 », « Sous les tropiques ». Saint-Maximin : Histoires de vies.
Complément :

mardi 30 novembre 2010

La couleur des mots - V


Parpèla de barbaròs
Dins l’ivèrn enromegat
Espèra de nèu e de feuze

Paupière de rouge-gorge
Dans l’hiver embuissonné
Attente de neige et de fougère



Portavan sus son front la chifra de sas penas
E s’aimèron longtemps a l’òrle de l’ivèrn

Ils portaient sur leur front le chiffre de leurs peines
Et s’aimèrent longtemps dans l’ourlet de l’hiver




TRESAURS

Una espiga
una oliva negra
un parpalhòl blau
un escarabissa
una flor d’audèrda
lo tresaur s’alarga…
la país es grand
e tant val o dire
que traparián pas
d’aiga a la mar.

Trésors

Un épi
Une olive noire
Un papillon bleu
Une écrevisse
Une fleur de luzerne
Le trésor s’élargit…
Le pays est grand
Cela vaut d’être dit
Car ils ne trouveraient
Pas d’eau dans la mer.

(Tableaux de Douceline Bertrand, Poèmes de Jean-Marie Petit)



samedi 27 novembre 2010

La couleur des mots - IV


Era lo temps
Que se fasià bugada ambe las cendres
E los lençòls ne sortissiàn tan blancs
Que lo serelh s’i fendasclava
E que la luna s’i mirava
Las nòvias n’èran desvariadas
De tant de lum en desbòrd dins lo lièit

C’était le temps
Où on faisait lessive avec les cendres
Et les draps en sortaient si blancs
Que le soleil s’y brisait
Et que la lune s’y mirait
Les mariées se cherchaient dans leur lit
Qui débordait de leur lumière


Amagava dins la muralha
Darrièr l’ostal
De letras d’amor qu’escriviá
A de femnas desconegudas
E desiradas.
E las clavetas ne servavan lo secret
Jos la flambada del solelh.

Il cachait dans la muraille
Derrière la maison
Des lettres d’amour qu’il écrivait
Pour des femmes inconnues
Et désirées.
Et les lézards en conservaient le secret
Sous la flambée du soleil.


Dins sas pòchas i aviá doas
broquetas
Un boton de bragueta, un cotèl,
Una vièlha letra de femna,
Un mocador amb de sang secat,
De fuèlhs, un paquet de tabat,
E un clavèl crocut.
Mai trobèron tanben un trauc…
E lo portèron sul registre
Inconegut
E dangeirós

Dans ses poches il y avait
Deux allumettes,
Un bouton de braguette, un couteau,
Une vieille lettre de femme,
Un mouchoir avec du sang sec,
Du papier à rouler, un paquet de tabac,
Un clou tordu,
Mais ils trouvèrent aussi un trou…
Sur le registre ils le portèrent
Inconnu
Et dangereux.

(Tableaux de Douceline Bertrand, poèmes de Jean-Marie Petit)

samedi 20 novembre 2010

La couleur des mots - III


Metro
bèç
la clau del sòmi
vira
lo dormir de fuòc

Métro
bouleau
la clef des songes
dévisse
le dodo de feu



D’espargues blancs…
Se manjan
A l’òli de fada
Tombada de las estèlas

Des asperges blanches…
On les mange
A l’huile de fée
Tombée des étoiles


La luna dins l’òrt
avia desquissat
los lençòls del malastre

Lune dans le jardin
Elle avait déchiré
Les draps du mal être

(Tableaux de Douceline Bertrand, poèmes de Jean-Marie Petit)

samedi 13 novembre 2010

La couleur des mots - II


Tos uèlhs blaus
dins los barbelats de la terra
prisonia dels desirs claus

Tes yeux bleus
dans les barbelés de la terre
prisonnière des désirs clos


Ta paur raja
dels lumes amagats
dins las forèsts de ton enfança

Ta peur ruissèle
des lumières cachées
dans la forêt de ton enfance


Dins l’aiga
las colors del vent
escalustrat

Dans l’eau
les couleurs du vent
ébloui



( Peintures de Douceline Bertrand, poèmes de Jean-Marie Petit)

samedi 6 novembre 2010

La couleur des mots : une exposition de Douceline Bertrand & Jean-Marie Petit

Au mois de juin dernier, j'ai pu voir à la galerie Maillezt, à Paris, une très belle exposition des oeuvres de Douceline Bertrand. Celles-ci, accompagnées des poèmes de Jean-Marie Petit, déjà présenté dans ce blog par Aurélia Lassac, ont constitué la matière d'un livre où images et textes se répondent l'un à l'autre. Pour prolonger l'exposition et donner envie de feuilleter l'ouvrage, ce mois de novembre sera entièrement consacré à ces deux créateurs. Il fera ainsi suite à l'expérience commencée au mois d'août avec Pierre Sentenac et Michèle Serre. Douceline Bertrand a accepté pour commencer de nous dire en quelques mots comment elle avait conçu son exposition du printemps dernier et de quelle manière elle avait travaillé avec Jean-Marie Petit. Je les remercie tous les deux de m'avoir permis de réaliser cette deuxième exposition virtuelle.

LA COULEURS DES MOTS

"Ma rencontre avec Jean-Marie Petit est le fruit du hasard. J’ai reçu un de ses ouvrages, nous nous sommes vus peu de temps après et je lui ai demandé (timidement) si je pouvais illustrer ses poèmes. Il m’a tout de suite dit oui sans savoir ce que je faisais comme peinture. Après être allé sur mon site, il m’a rapidement donné tous ses recueils et je me suis lancée sans trop savoir où j’allais. Parallèlement il m’a fait la joie d‘écrire de petits poèmes pour accompagner certains de mes tableaux. De cette collaboration très informelle est né ce recueil que vous nous faites la joie de présenter. Dans le même temps je préparais un exposition à Paris. Nous avons décidé ensemble de proposer cet ouvrage lors de cette exposition afin d’accompagner les tableaux à propos desquels Jean-Marie avait écrit. Par contre, je tiens à le préciser, les tableaux que j’ai réalisés d’après les textes de Jean-Marie, n’ont qu'en à eux, encore jamais été exposés. "


Madona
cinq francs, poma pichona…
lo filh de Dieu
era lo seu tambem

Madone
cinq francs, petite pomme
le fils de Dieu qui était bien
le sien aussi


Station : filhas del calveri
l’angel del senhor
a perdut son sang
dins un atentat

Station : filles du calvaire
l’ange du seigneur
a perdu son sang
dans un attentat


Compléments :

- le site de Douceline Bertrand

- Contact pour commander le livre : douceline.bertrand@wanadoo.fr

samedi 30 octobre 2010

Les hautes terres de Michel Capmal

Michel Capmal est un poète rare et exigeant. Il ne s'est jamais dispersé, ni a cherché à se faire connaître en multipliant les parutions. Sur un parcours de plus de trente années, on compte seulement trois titres de lui. Le premier En ce lieu même a été publié par les éditions L'Etoile au front en 1981 sous le pseudonyme de Aurélien Montségur qui rappelait ainsi les origines occitanes de l'auteur. Le second Les interstices sont innombrables est venu en 1997 compléter la collection de poésie des Cahiers de Garlaban. Les poèmes y étaient accompagnés d'encres de Jean-Claude Couillard. Et voici aujourd'hui Nous avons perdu les hautes terres, notre errance est infinie qui contient les deux précédents titres auxquels s'ajoutent de nombreux inédits. Le livre est édité par les éditions Le chemin brûlé créées pour l'occasion. Pour Michel Capmal : " le chemin brûlé est un chemin qui court sous les herbes folles, toujours oublié et redécouvert et qui se réinvente lui-même lorsque les mots justes sont prononcés. Un chemin fertile quand l'acte d'écrire devient connaissance de soi, affirmation de la volonté de vivre." Nous avons compris que tout dans cet ouvrage fait sens.
"Un tel livre nous dit l'auteur n’est pas seulement un recueil de poèmes. Il a été imaginé et voulu pour « sauver » des textes, ou fragments de textes. Quelques-uns furent écrits voici plus de trente années et publiés sous le pseudonyme de Aurélien Montségur. Ceux-ci, remaniés ou tels quels, entrent en résonance avec d’autres plus récents mais tout aussi « inactuels ». Ces textes, ces poèmes ont été vécus de l’intérieur selon une constante thématique aussi bien spirituelle qu’érotique : le sang, le vent, le feu, l’exil. On pourrait parler d’une écriture en évolution à partir d’un ou plusieurs affects qui ont eux-mêmes évolué au cours de leur confrontation au réel. À l’évidence, il ne s’agit pas là de poésie état d’âme ni de poèmes militants. Le réel étant la préoccupation fondamentale si l’on sait voir l’ailleurs dans l’ici et maintenant. Dans l’approche d’une dimension métaphysique. Polysémie et logique quantique. "
Ces paroles suffisent à montrer à quelle hauteur Michel Capmal a porté son art et en expliquent aussi le titre. Qui peut encore aujourd'hui se prévaloir d'un service aussi fidèle de la poésie ? Chassés de ses terres, nous sommes condamnés à errer. Néanmoins, qui saura capter les signes de l'autre monde, dissimulés dans la réalité, pourra entrevoir une sortie du labyrinthe. Pour l'auteur, lucidité n'est pas abdication. Et comme il l'écrit à la fin de son livre : "... nous ne renonceront pas aux étoiles !"
Terminons par la lecture d'un des poèmes de Michel Capmal. Il nous révélera une des formes de son écriture, en même temps qu'il nous donnera quelques clefs pour pénétrer dans son univers. Une photographie réalisée par l'auteur lui-même l'accompagne. Elle montre le Pont du Diable dont il est question dans le poème. Celui-ci se situe au débouché des gorges de l'Hérault entre Aniane, Saint-Guilhem-le-Désert, et Saint-Jean-de-Fos, le village natal du poète.

Une poignée de suie vient de tomber
de la cheminée d’une maison désertée des Cévennes.
Une passerelle de bois, en amont, s’écroule sans bruit
pour que le Pont du Diable reste encore intact.
Ce soir,
je suis un vieil indien sur le boulevard du Montparnasse.
Toi et moi,
avons rendez-vous à la terrasse vitrée d’une brasserie.
À minuit. Comme l’an passé et depuis toujours.
Te voici, inchangée.
Vêtue de soi et de velours à la même table.
Nue irradiante dans les profondeurs.
Tu écrivais sous la dictée d’un oiseau de mer.
Ton dessin au rouge à lèvres
ponctué de pétales de roses déchirées
se confond avec tout l’espace jadis parcouru
et réinventé par nous deux.
Paris, les îles, le labyrinthe, les souterrains, la forêt sans fin.
Un homme sans tête nous apporte un alcool brûlant.
Il n’est pas l’heure encore pour nous de mourir.
Le cri du corbeau dans la nuit du ciel de Paris
nous tiendra éveillés.
Ce peu de suie est devenu corbeau hurlant
dans la maison fermée.
Au matin, il remontera vers le jour.
Et il y aura deux arbres nouveaux, deux bouleaux blancs,
enlacés au jardin du Luxembourg.
Nous traverserons sans crainte le vieux pont de pierres,
indifférents à l’appel du précipice.



Complément :
Le livre compte 128 pages, est vendu 16€. Pour le commander contacter les éditions par e-mail : lecheminbrule@wanadoo.fr

samedi 23 octobre 2010

Traduire Frédéric Mistral en espagnol

L’an dernier, on a fêté les 150 ans de la publication de Mirèio, le chef d’œuvre de Frédéric Mistral, qui symbolise encore aujourd’hui la renaissance de la littérature provençale et plus généralement de langue d’Oc. Ce qui fait l’universalité d’une œuvre est bien sûr sa capacité à toucher des lecteurs au-delà de la sphère culturelle dans laquelle elle a été écrite. Mais cet agrandissement de l’audience, pour qu’il ait lieu, doit passer inévitablement par la traduction. Grâce doit ainsi être rendue à ceux qui vont jouer ce rôle de passeur et permettre de lire un auteur dans une autre langue que sa langue d’origine. Avec cette intention, j’ai posé quelques questions à Pilar Blanco qui a traduit Mirèio en espagnol.

Pilar Blanco, vous êtes universitaire, vous avez longtemps dirigé l’Institut de Traduction de l’Université Complutense de Madrid, quels chemins vous ont fait passer du castillan au provençal ?

Effectivement, je suis universitaire et j’ai été pendant quelques années la directrice de l’Institut de Langues Modernes et Traducteurs. Les chemins de la traduction sont insondables parce qu’il n’existe pas qu’un seul chemin, il y en a beaucoup. Les miens ont été : d’abord l’enseignement de la culture provençale ; le besoin de lire Frédéric Mistral dans sa propre langue pour mieux le comprendre puis l’envie de diffuser l’œuvre d’un prix Nobel presque inconnu d’un grand nombre d’universitaires et du public espagnol en général.

Je suppose que pour avoir envie de diffuser l’œuvre d’un auteur dans sa propre langue, il faut entretenir avec lui une relation privilégiée.

J’ai découvert Mistral lorsque j’étais étudiante de philologie française à la Faculté. Cet auteur me paraissait intéressant alors j’ai commencé à le lire, évidemment en français, puisque je ne connaissais pas la langue provençale. D’auteur intéressant, il est devenu inclassable, irréductible à toute définition, m’ouvrant toujours un nouvel horizon quand je croyais l’avoir cerné. Alors j’ai choisi son œuvre Nerto comme sujet de ma thèse de doctorat. L’été qui a suivi, je suis partie pour la Provence et la chance m’a accompagnée. J’ai fait la connaissance de personnes qui parlaient la langue provençale et cela m’a beaucoup plu. À l’époque, j’avais de l’audace et j’ai commencé à faire la traduction de cette œuvre, toujours à partir de la langue française. Un peu plus tard, je suis devenue professeur à la Fac et l’on m’a demandé de m’occuper de l’Histoire de la Langue et de la Littérature provençales (des troubadours à nos jours). Je ne savais presque rien. Le premier cours a été très difficile mais j’ai continué mes recherches. Elles m’ont conduite jusqu’à Maillane dans la maison de Mistral. C’est là que j’ai fait la connaissance de mon grand ami Carles Galtier.

Un grand ami des Cahiers de Garlaban également. Il était en effet conservateur de cette maison. Une maison d’écrivain, comme on dit aujourd’hui, bien avant l’heure.

Une fois finie la thèse, je me suis aperçue que je ne connaissais absolument rien du provençal et je devais apprendre cette langue merveilleuse qui chantait en moi quand je la lisais. Je peux dire que ma rencontre avec Mistral a été un coup de foudre que continue encore.

Votre traduction de Mirèio n’a donc pas été un travail de commande mais bien l’aboutissement d’un long cheminement guidé par la passion. Pourriez-vous nous en parler un peu ?

Ma traduction de Mirèio a été véritablement la conséquence et le résultat de la passion d’une lectrice et de son amour pour l’œuvre complète de Mistral mais aussi le fait d’une traductrice spécialisée dans l’enseignement de la traduction. Mistral a mis tellement d’Histoire et de culture dans ses œuvres... que je voulais les boire comme on boit un verre "d’aigueto lindo". Je dirai encore un mot sur la traduction : je voulais analyser et expérimenter la didactique qui se trouvait dans cette œuvre car l’auteur est aussi devenu traducteur de lui-même.

C’est vrai, il a d’abord écrit Mirèio en provençal puis il en a fait la traduction en français qu’il a mise en regard dans son livre.

Et c’est en suivant son enseignement que j’ai commencé à faire ma propre traduction et à faire des études sur l’autotraduction. Pour le reste, je connaissais le directeur des éditions Catedra et je lui ai fait une proposition : publier la traduction de l’œuvre complète de Mistral du provençal à l’espagnol. Il m’a dit d’accord et de commencer par la traduction de la première œuvre, mais que je devais accompagner chaque traduction d’une introduction racontant la genèse du texte et toute son histoire. Le résultat : la publication de cette œuvre qui m’est si chère.

Une œuvre en effet précédée d’une longue présentation de votre part, un livre dans le livre pourrait-on même dire, dans lequel vous situez Mistral dans l’Histoire de la littérature de langue d’Oc, dans le contexte de la Provence du XIXe siècle, tout en montrant comment ce chef-d’œuvre écrit très jeune fut reçu par les écrivains et artistes de son temps. Les lecteurs espagnols auront été choyés. Vu de France, ce qui me semble important, c’est que la collection Letras Universales qui a accueilli votre traduction rassemble les grands auteurs de tous les temps. Ovide y voisine avec Kafka et Shakespeare avec Tolstoï. Mistral ainsi se trouve au rang qui est le sien et ne souffre pas de l’étiquette régionaliste que certains attachent encore à son œuvre.

Letras Universales est une grande collection des Grands de la littérature Universelle, et Mistral en est l’un d’eux. Que dire de ces gens qui le qualifient de régionaliste ! Qu’ils ne connaissent ni leur propre Histoire, ni Mistral ! Mistral est le grand inconnu du peuple français, et quand je dis le peuple, c’est la France moins une minorité qui habite au sud. À ce propos je vous dirai que la première fois que j’ai parlé de Mistral, en France, c’était à la librairie parisienne Gibert. J’y suis arrivée, très jeune encore, cherchant les œuvres de mon cher poète, et l’employé m’a répondu que Fréderic Mistral, prix Nobel Français, n’existait pas, qu’il devait s’agir de Gabriela Mistral.

La poétesse chilienne, prix Nobel de littérature en 1945, qui avait justement choisi le pseudonyme de Mistral en hommage à notre grand poète.

Je lui ai répondu qu’il se trompait et il n’a pas voulu me croire. Mais après une longue conversation et de nombreux faits et arguments, j’ai réussi à le convaincre. Il m’a indiqué alors tout en bas de la librairie un fonds de vieux livres où je pourrais chercher et il m’a accompagné. Au bout de quelques minutes, je remontais avec une pile non seulement de livres de Mistral, mais des autres membres du Félibrige. C’est ainsi qu’il m’a demandé de lui en dire plus sur ce mouvement et ces écrivains et nous avons eu sur le sujet un dialogue nourri. Il s’est même engagé à chercher toutes les œuvres de Mistral et à me les envoyer. Il a tenu sa promesse. Il a lu Mistral et grâce à lui, je dispose à Madrid de l’œuvre complète et même de la première édition de Mireille, ainsi que des premières éditions d’autres textes des premiers écrivains de la renaissance provençale.

C’est finalement en passant par Paris que vous avez eu accès aux grandes œuvres écrites en provençal. Lorsqu’une capitale sert de point de convergence et de relais à tout ce qui se passe sur le territoire national, elle joue pleinement son rôle.


Mistral reste un auteur mal connu. Si vraiment les Français le connaissaient mieux, je suis sûre qu'ils en seraient fiers. Ils l’aimeraient autant qu’ils aiment les grands poètes de la littérature française. Si Mistral est provençal, il est aussi français et son œuvre est écrite également dans cette langue, de manière différente, c'est vrai, mais en langue française tout de même. J’aimerais que les Français qui liront cet entretien se rapprochent de Mistral, car je suis certaine qu’ils seront contents de cette découverte.

Je formule ce souhait avec vous. Ce blog est là pour faire découvrir et aimer la littérature de langue d’Oc. Merci encore d’y apporter depuis l’Espagne votre ardente contribution.


Complément :


samedi 16 octobre 2010

Nicole et Georges Drano, un couple de poètes

Dans l'histoire de la poésie contemporaine, les exemples de couples de poètes sont rares. Me viennent à l'esprit ceux de Claire et Yvan Goll, d'Hélène et de René Guy Cadou ou encore d'Ilse et de Pierre Garnier dont j'ai déjà eu l'occasion de parler dans ce blog. Je voudrais ajouter aujourd'hui à cette courte liste celui de Nicole et Georges Drano. J'ai déjà eu l'occasion de les évoquer lorsque j'ai rendu hommage à Pierre Oster, puisque cela se passait à l'occasion d'une des rencontres qu'ils avaient organisée dans le cadre de leur association Humanisme & Culture. J'aurai pu encore les citer quand j'ai annoncé le festival Voix Vives de Sète car Nicole et Georges sont partie prenante de cette merveilleuse aventure où ils animent quotidiennement des rendez-vous très originaux. Nicole par exemple faisait tous les jours se rencontrer un poète avec un public composé d'enfants et d'adultes, exercice qui oblige à se replonger dans les sources même de la poésie. Quant à Georges, il permettait à un poète de dialoguer avec un pêcheur, tissant ainsi des liens entre deux passions traversées par le même souffle de liberté. Mais c'est surtout lorsque j'ai fait écho à la disparition de René Rougerie que j'aurai pu encore les mentionner car des liens très forts les rattachaient tous les deux à ce grand éditeur de poésie dont ils ont accompagné l'activité sur plusieurs décennies. C'est chez lui que se trouve le coeur de leur oeuvre dans lequel j'ai choisi pour leur rendre hommage de prendre un poème de chacun.

L'EMPLOYEE DE LA POESIE

L'habitude du service
courbe ses mains
sur les papiers.

Droite dans une beauté
désopilante la poésie tourne.
Vire. Agite le désordre des syllabes
Brillent des signes
Niveau sol.
Niveau feu. Niveau air.

L'employée dessine un mot
au bord d'un couvercle
qui flotte sur l'eau
et c'est un dessous de vie.

Nicole Drano


Depuis longtemps des chiens s'efforcent
d'entrer dans nos ruses.
Sans prendre garde aux proportions de leurs
crocs, ils réduisent nos contours et nous sentons
des regards dans nos regards quand la nuit
leur ordonne d'apparaître, là où nous sommes
seul, dispersés.
La lune se lève dans leur gueule, les rails
brillent, le convoi s'arrête.
Tournant sur eux-mêmes, ils veulent toute
la place,
ils avancent, reprennent du terrain contre
nous
qui laissons tomber les pierres dans nos
mains.

Georges Drano


Compléments :

-Nicole Drano présentée par Serge Meitinger

-Georges Drano présenté par Michel Baglin

samedi 9 octobre 2010

Les Cahiers de Garlaban - I

Voici une nouvelle rubrique de ce blog qui présentera au fil du temps les différentes publications des Cahiers de Garlaban, les auteurs qui y ont été édités, ainsi que différents événements qui ont rythmé cette aventure amicale, poétique et littéraire. Pour commencer, évoquons deux parutions, à gauche et Bisous d'amour écrites par Romaric, un jeune auteur d'une vingtaine d'années que nous avions voulu encourager, à la fois par l'originalité de son écriture et par le rapport particulier qu'il entretenait avec la lecture. Autant par les sujets qu'il abordait : le Sida et la guerre en ex-Yougoslavie que par la forme choisie pour ses récits : le roman scandé, il témoignait de l'incertitude de sa génération face à la vie et à la culture censée nous en donner le mode d'emploi. Le roman scandé était pour lui une réponse à la désaffection des jeunes pour la lecture. Pour soutenir le récit, il fallait le découper en courts chapitres et pour retenir l'attention, il fallait que chacun de ces chapitres contienne une histoire indépendante qui s'inscrive néanmoins dans la trame générale.
à gauche n'est pas un livre politique contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser. C'est l'histoire d'un jeune homme dont l'existence va être subitement bouleversée dès le jour où il apprendra qu'il est atteint d'une terrible maladie. La préface reproduite ici nous dit quelle relation l'auteur entretient avec son personnage mais aussi pourquoi et comment, il a été amené à le mettre en route : "Pourquoi en écrire une, alors que je n’en ai jamais lue. Les livres sont bien assez longs, et je ne tiens pas à m’ennuyer avec quelques pages supplémentaires. Il paraît que cela sert à présenter l’œuvre au lecteur. Souvent écrite par un auteur différent, elle donne les informations nécessaires à la compréhension du livre ; (où, quand, qui, comment, etc…).
Mais personnellement je pense que la meilleure façon de présenter mon livre, c’est d’abord de présenter son auteur. Pour cela je vais vous faire un aveu : il n’y a pas seulement les préfaces que je ne lis pas mais aussi l’œuvre qui les accompagne. Je déteste lire ; je trouve ça peu captivant, ennuyeux, fatiguant, je considère vraiment cela comme une perte de temps. Vous me direz alors ; pourquoi écrire un livre ? mais la réponse me semble évidente.
J’ai appris il y a peu de temps, que mon piètre goût pour la lecture était dû à une forte dyslexie. En effet, j’éprouve la plus grande difficulté à comprendre ce que je lis. Je confonds les sons, par exemple je peux prononcer un B à la place d’un P, j’inverse aussi certaines syllabes, et j’invente de nouveaux mots. Mais j’ai appris aussi, que la dyslexie se manifestait souvent par une imagination débordante, une capacité à rêver extraordinaire, une sorte de bulle que nous créons, dans laquelle nous sommes entièrement plongés. Et c’est dans ce monde que je vous invite :
Le monde de celui qui écrit, mais qui ne lit pas.
"

Cette confession loin de dérouter le public apporta à son auteur de nombreuses manifestations de sympathie car beaucoup se retrouvaient dans cette relation difficile avec la lecture. Aussi, durant les différents salons et fêtes du livres auxquels Romaric participa, entre 2003 et 2004, les échanges furent nourris et appréciés par la réponse personnelle qu'il avait apportée, n'ayant pas eu peur de surmonter tous les obstacles qui s'étaient dressés devant lui durant sa scolarité.

Avec Bisous d'amour/La fin d'une époque/Mon petit monstre à moi, il consolidait sa position tout en approfondissant ces chemins si mystérieux de l'écriture et de ses pouvoirs à la fois sur celui qui la produit et sur celui qui la reçoit. Ainsi écrivait-il sur la quatrième de couverture du livre : "Je n’allais pas bien. Je me sentais angoissé. J’ai pris un livre. C’était le mien. Oui l’auteur a le droit de lire son propre roman. Je commence à lire, et sans vouloir être prétentieux, je me régale dès les premières lignes.
Est-ce moi qui ai écrit cela ? C’est à peine si je m’en souviens ! Etrange ! L’écriture semble être dictée par quelqu’un d’autre.
Bref…, mes angoisses s’en vont. La lecture m’en éloigne et m’amène dans une fiction où le héros et sa petite amie sont peu tracassés par les événements qui leur arrivent.
J’ai fini de lire. Je me sens bien mieux. Ouvrez ! Lisez ! Evadez-vous !
"

Ces réflexions et remarques étaient spontanées et n'émanaient pas d'un auteur rompu à la critique littéraire ou à l'analyse savante de la littérature. Elles nous montrent que la création littéraire porte bien plus loin que le sujet dont elle a choisi de parler. Une raison pour les Cahiers de Garlaban d'être sensible à son mouvement, indépendamment de tout dogme et préjugé.

samedi 2 octobre 2010

Manoel de Barros au cinéma

Si la poésie est partie prenante de l’aventure cinématographique, les films exclusivement consacrés à des poètes sont plus rares. Depuis Rio de Janeiro, Cristina Moura nous fait partager son enthousiasme après avoir vu Só dez por cento é mentira (Seulement dix pour cent sont des mensonges) consacré au poète Manoel de Barros.


Ce film est un documentaire très poétique, une merveille, un vrai cadeau, comme pour nous encourager à reprendre la vie par le haut. Il nous fait découvrir l’œuvre et un peu l’existence - son quotidien et tout son temps dédié à la poésie - de Manoel de Barros, poète du Mato Grosso. Pour lui, l’inspiration n’existe pas. Il explique qu’il faut toujours travailler les mots afin de créer un sens nouveau. Il nous dit que les paroles doivent être brossées comme les archéologues brossent les os, que la poésie n’est pas faite pour être comprise mais pour être découverte. Si les mensonges sont le contraire de ce qui est vrai, les inventions verbales à l’inverse sont là pour donner de l’ampleur à l’esprit ou à la pensée. C'est le sens du titre. "Si dix pour cent est mensonge, cela ne signifie pas que quatre-vingt dix pour cent est vrai, non le reste est invention" nous explique dans le film Manoel de Barros, ce qui provoque le rire dans la salle. Des témoignages d’autres poètes, de gens du théâtre, de personnes qui l’ont découvert par l’image et qui ont été complètement séduites par ses poèmes, entourent les propres paroles du poète. Moi-même je me suis sentie ignorante de n’avoir jamais entendu parler de lui auparavant et j'ai eu le même sentiment que Adriana Falcão, cette actrice et écrivaine, qui a dit dans le film qu’elle avait l’impression de l’avoir découvert très tard. Elle aurait bien aimé le lire avant pour tout ce qu’il lui avait apporté depuis. Personnellement, je me suis sentie en correspondance avec Manoel de Barros lorsqu’il a parlé de son enfance à la ferme, en précisant que là était la source de ce qu’il avait développé plus tard dans son œuvre. Pour lui, les enfants sont les meilleurs poètes, à l’état naturel. Quand son fils était petit, il l’asseyait sur ses genoux et prenait des notes en lui parlant. Je pense que pour pouvoir écrire encore à l’âge adulte un vers comme : a borboleta é a cor que voa / le papillon c'est de la couleur qui vole, il faut avoir réussi ce prodige d’avoir conservé son esprit d’enfance.

Cristina Moura

Complément :

- Manoel de Barros sur Wikipédia en langue portugaise

samedi 25 septembre 2010

Poètes de Corée - II

Parmi les poètes coréens d'aujourd'hui se détache LEE Ka-Rim qui a obtenu le Grand Prix JEONG Ji-Yong en 1994. Comme son illustre aîné, il a suivi un cursus universitaire de haut niveau. Celui-ci l'a même conduit jusqu'en France où il a obtenu son doctorat à l'Université de Rouen et enseigné comme maître de conférences associé à Paris VII. De retour en Corée, LEE Ka-Rim a repris ses cours comme Professeur dans le Département de littérature française de l'Université INHA. Parallèlement, il a continué son parcours de poète et il anime aujourd'hui une des plus importantes revues de littérature de Corée du sud en même temps qu'il participe activement à la vie poétique de son pays. Né en 1943 en Manchourie, LEE Ka-Rim porte en lui les déchirements qu'a connus la Corée au XXe siècle et sa voix porte bien au-delà de son expérience personnelle. "La séparation, la rupture existentielle, qu'en Occident l'on éprouve sur le mode d'un monologue purement subjectif, forme, pour LEE Ka-Rim, le point commun, et vivant, d'une choralité populaire, telle que chaque Coréen peut l'intérioriser. L'histoire de tous y tombe goutte à goutte, comme dans une grotte, dans les interstices du coeur et d'un coeur à l'autre" écrit à son propos Alain Jouffroy. On pourrait appeler cela aussi, le sens de l'universalité, gage de l'authentique poésie et l'opposer aux gesticulations du moi d'une certaine poésie française contemporaine qui expliquent son rétrécissement et sa perte d'audience. Une autre des qualités de LEE Ka-Rim est d'avoir su bien séparer son travail universitaire de sa création poétique afin que sa langue conserve tous ses pouvoirs. N'a-t-on pas assisté chez nous à trop de confusion des genres qui ont abouti à une intellectualisation néfaste de l'expression. "Le langage n'est ni simplement populaire, ni jeu de timbres ou d'images en structures artificielles. Sa maîtrise tient justement à la familiarité des évocations et des scènes dans une construction souple, inattendue de la langue, où le mot, l'image, donnent une tonalité de fraîcheur et de force qui portent un sens incisif et fécond" nous dit à ce sujet Elisabeth Andrès.

Les liens privilégiés que le poète a entretenus avec la France nous permettent d'avoir accès à une partie de son oeuvre dans notre langue avec un livre qui s'intitule Le Front contre la fenêtre. Les poèmes ont été traduits par Cho Byung-Joon, Blandine Contamin et Patrick Maurice. L'ouvrage s'ouvre par une introduction d'Alain Jouffroy et se clôt par une postface de Elisabeth Andrès. De ces textes, j'ai donné plus haut des extraits mais je voudrais ajouter encore ces lignes d'Elisabeth Andrès : " La poésie de LEE Ka-Rim est essentiellement coréenne. Elle a la saveur âpre de l'alcool de 'sojou', l'avidité de l'attente paysanne au rude labeur des rizières, la violence parfumée des piments, le sentiment lyrique des amours douloureuses".

Mais laissons pour terminer la parole à l'auteur avec un poème qui a pour tite Le piéton du ciel :


Toute sa vie
Eboueur
Il a balayé et nettoyé toutes les rues sales
Désormais dans le jardin des nuages
Cet homme

Marche à grands pas

Toi, vagabond du ciel
Toujours attaché au sol
Sous les lumières rouges
Une table de bidon crasseux
Tu bois
Debout comme un balai usé
De la main tu appelles
Le nom des malheureux
Qui surviennent en toi
Tel un essaim d’éphémères
Se jetant sur l’ampoule voilée au
crépuscule

Si on te demande de devenir le dos des
esclaves fouettés
Tu le deviens
Si on te demande de devenir les pieds des
cul-de-jatte
Tu le deviens
Tu deviens la plaie, la prison, la mort
Après avoir marché de-ci de-là
Tu deviens enfin le maître de l’univers
Parcourant tout à la fois le ciel et la terre

Dans les nuages noirs déchirés d’éclairs
Apparait furtivement
Son visage lumineux

LEE Ka-Rim

samedi 18 septembre 2010

Poètes de Corée - I

Au moment où l’on peut voir sur nos écrans de cinéma le film Poetry du réalisateur Lee Chang-Dong, allons à la rencontre de la poésie coréenne en parlant d’un de ses plus illustres représentants, le poète JEONG Ji-Yong. L’évoquer, c’est aussi se souvenir des drames dans lesquels la Corée a été plongée durant le XXe siècle. Né en 1903, JEONG Ji-Yong a connu l’occupation de son pays par les Japonais en 1910 et c’est à l’université de Kyoto qu’il devra faire ses études. Il sera professeur d’anglais et traducteur. Après la libération du pays en 1945, il enseignera à Séoul. Mais quand l’armée nord coréenne envahira le sud, il sera emmené de force au dessus du 38e parallèle. Les conditions de sa mort vers 1950 restent encore mystérieuses.
Son œuvre est constituée de cent trente poèmes auxquels s’ajoutent des traductions de William Blake et de Walt Whitman. Au premier des deux, JEONG Ji-Yong a consacré sa thèse. Une partie de sa poésie a été traduite en français par Lee Ka-rim et Georges Ziegelmeyer. Il s’agit de son recueil Nostalgie qui date de 1927 et rassemble des textes écrits durant son séjour au Japon. Plusieurs ont été mis en musique et sont souvent entendus sur les radios coréennes.
Au printemps dernier, j’ai eu l’opportunité de me rendre dans son village natal de Okch’on, dans la province du Chungchong du Nord, en Corée du sud. Chaque année, à cette période, des festivités sont organisées pour lui rendre hommage. Sa maison natale, habitation coréenne traditionnelle, a été restaurée et la jouxte un bâtiment moderne qui entretient sa mémoire. On y trouve tous les documents retraçant son itinéraire, les revues qu’il a animées ainsi que des exemplaires de ses œuvres. À l’occasion de ces festivités, qui rassemblent un public populaire, est décerné dans le théâtre de ce qui est devenu une grande ville, un prix littéraire. Celui-ci, un des plus prestigieux du pays, est remis à un grand poète coréen d’aujourd’hui. À quelques kilomètres de là, au bord d’un plan d’eau a été aménagée une promenade poétique jalonnée par des stèles sur lesquelles sont gravés des poèmes des différents lauréats de ce grand prix de poésie.

À propos de JEONG Ji-Yong, dans la présentation qu’il a faite de la traduction française de Nostalgie, Jean Biès a écrit : «Impressionnistes dans le détail, réalistes non sans humour, parfois précieux, ses textes sont d’une fraîcheur naïve et un peu féminine. Villageois et marins, ils se calquent aux images et au respect de la nature. Un sentiment mêlé de taoïsme et de christianisme chuchotés, diffuse une poésie qui ne cherche pas la sagesse. Dieu lui est concret, incarné dans un paradis campagnard d’une originelle fraternité. Au carrefour des deux Corées, de l'Orient et de l'Occident, JEONG Ji-Yong s'inscrit dans la lignée des pionniers de la poésie coréenne du XXe siècle, avec toute la discrétion qu'exigent le marcher simple et le sentir vrai ».

Voici pour finir un des poèmes extrait de Nostalgie :

Village natal

Je suis revenu au village natal,
ce n’était plus celui de ma nostalgie.

Le faisan couve dans la montagne,
le coucou chante le retour du printemps.

Mon cœur, nuage flottant vers un port lointain,
n’a pas retrouvé son village natal.

J’escalade le sommet de la montagne.
Des fleurs blanches tendrement me sourient.

Les fifres amers qui égayaient mon enfance
restent muets, collés à mes lèvres sèches.

Je suis revenu au village natal.
Seul le ciel de ma nostalgie est bleu.

JEONG Ji-Yong

samedi 11 septembre 2010

Reconnaissance à Cécile Odartchenko


La vitalité de l'activité poétique repose sur le dynamisme d'un certain nombre de personnes qui entourent le poète et lui permettent de trouver un certain écho à ses paroles. Au fil des chroniques de ce blog, j'ai essayé de rendre à chacun sa part. En cette période de rentrée littéraire, je voudrais plus particulièrement exprimer ma reconnaissance à Cécile Odartchenko pour le travail d'édition qu'elle mène, en dehors de toute mode, guidée par le seul souci de soutenir des textes forts et des auteurs ne faisant aucunes concessions à leur art. Pour cela, précédé de son portrait photographique réalisé par Gilbert Moreau, voici quelques lignes rassemblées sous le titre La Femme à la Martelière.

C’est à Lodève, en juillet 2007, que j’ai fait la connaissance de Cécile Odartchenko. Avec d’autres éditeurs de poésie, elle présentait les livres des éditions des Vanneaux à l’occasion de la dixième édition du festival international des Voix de la Méditerranée. L’un d’entre eux fonctionna comme un révélateur de nos affinités poétiques, c’était un livre qu’elle avait elle-même écrit et qui était consacré à Pierre Garnier. Pierre Garnier, un ami commun dont j’avais fait la connaissance à Lyon en 1986 alors que j’accompagnais Jean Bouhier pour deux journées d’hommage aux poètes de L’Ecole de Rochefort. Rochefort, l’amitié de Rochefort, l’esprit de Rochefort, comme ils continuent de suivre des chemins mystérieux pour nous aider à avancer en poésie. Dans un même élan de générosité Cécile me proposa de participer en janvier 2008 à Amiens à la soirée organisée par Jean-Paul Dekiss à la Maison de Jules Verne pour le quatre-vingtième anniversaire de Pierre Garnier et de m’accueillir dans sa collection des Vanneaux. Cette soirée autour de Pierre Garnier continue de briller dans ma mémoire parmi les grandes heures déjà vécues en poésie. Je l’associais à un autre anniversaire, dont on m’avait souvent parlé, fêté à Toulon en 1961, celui des quatre-vingts ans d’André Salmon qui fut un fervent supporter de L’Ecole de Rochefort. En Picardie, l’année 2008 a été décrétée : année Pierre Garnier. Cécile y est pour beaucoup dans cette initiative à laquelle elle a pris part de tout son cœur. À cette occasion, elle s’est lancée dans l’édition des œuvres complètes du poète. Pour un colloque qui lui a été dédié, elle a écrit un texte qu’elle a eu la gentillesse de m’envoyer. J’ai ressenti une émotion profonde en le lisant, là encore Pierre Garnier servait de révélateur de la sensibilité, de l’approche poétique, de l’impressionnante culture de Cécile. En quelques pages denses et fortes, elle disait l’attachement à la langue picarde de Pierre Garnier et sa participation au mouvement international de la poésie sonore et visuelle, elle disait un poète enraciné et cosmique à la fois, inscrit dans la grande aventure de la création de son siècle. Son intérêt pour les langues régionales et minoritaires nous avait déjà rapprochés à Lodève où je présentais chaque jour des poètes occitans. Cécile en avait même retenu l’idée d’une collection regroupant des écrits du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest. Il ne restait plus qu’à en trouver le titre. Lors de l’édition 2008 des Voix de la Méditerranée, elle me faisait part de son choix, ce serait : La Martelière . Quelle émotion de nouveau ! Sully-André Peyre, qui fut dans les années trente le découvreur et l’éditeur de toute une génération de poètes provençaux avait été appelé par le grand poète occitan Jòrgi Reboul, l’Homme à la Martelière. La Martelière en Camargue, c’est ce panneau de bois vertical, cette vanne qui permet de libérer l’eau qui s’accumule dans les roubines, de petits canaux. Cécile serait désormais pour moi la Femme à la Martelière, celle qui libère les eaux neuves de la poésie !

Compléments :

- le site des éditions des Vanneaux dirigées par Cécile Odartchenko

- Cécile Odartchenko présentant sur Youtube les livres qu'elle a édités de Pierre Garnier

samedi 4 septembre 2010

Robert Lafont & Robert Laffont

En moins d'une année, ces deux grandes figures de la culture de notre pays, ont disparu. Leur quasi homonymie a souvent créé la confusion, particulièrement dans le sud de la France, dont ils sont tous les deux originaires. C'est dans les années soixante-dix qu'ils s'étaient inscrits avec plus de force encore dans notre paysage culturel, lui donnant un autre visage et obligeant à le penser différemment. Il faudra certainement encore du temps pour en prendre la mesure mais je voudrais déjà à titre personnel porter témoignage de ce que je dois à l'un et à l'autre.

Commençons par Robert Lafont que j'ai rencontré pour la première fois en 1985 à Marseille à l'occasion d'un colloque consacré à Victor Gelu. Robert Lafont était né le 16 mars 1923, il est mort le 24 juin 2009. Sans lui, la représentation de ce que l'on appelle l'espace occitan ne serait pas ce qu'elle est. Par ses essais, ses romans, sa poésie, son théâtre, ses recherches concernant l'histoire de la littérature et la linguistique, Robert Lafont a contribué à en donner une image cohérente, vivante et argumentée. Et son oeuvre a rejoint dans les années soixante-dix ce courant de contre-culture qui a traversé la France après mai 68. Celui-ci remettait en cause un modèle centralisé qui niait les différences et les minorités. Grâce à Robert Lafont nous avons pu découvrir notamment toutes les richesses et les trésors de la littérature d'Oc. Sa Nouvelle histoire de la littérature occitane, écrite avec Christian Anatole, éditée par les Presses Universitaires de France, a été pour moi un livre déterminant pour entrer dans une création littéraire initiée par les troubadours et qui se poursuit toujours magistralement. Des chroniques précédentes de ce blog sont là pour le vérifier.

Robert Lafont a été un grand universitaire qui a formé de nombreux chercheurs et enseignants. Ces derniers ont commencé un travail pour apprécier l'importance de tous ses travaux. Robert Lafont était aussi un poète et c'est sous cet angle qu'il m'est plus facile de l'évoquer. Par deux fois, j'ai eu l'occasion de l'accueillir dans le cadre des rendez-vous occitans que j'animais l'été à Lodève pour le festival des Voix de la Méditerranée. Un grand moment à chaque fois et beaucoup d'émotion lors de sa venue en 2008, où il était déjà affaibli par la maladie.
Les poètes qu'il a encouragés à leurs débuts : Serge Bec dans les années cinquante, plus tard Joan-Luc Sauvaigo ou Jean-Paul Creissac, m'ont apporté le témoignage du rôle actif que peut jouer un aîné lorsqu'il est à l'écoute de la jeune poésie. Sans cette attention, à la fois exigeante et bienveillante, la poésie occitane n'aurait pu prendre ces chemins novateurs.


*

C'est à Marseille également que j'avais pu voir et écouter l'éditeur Robert Laffont. C'était au début des années quatre-vingt. Cela se passait à l'hôpital de la Timone qui invitait des personnalités, qui y avaient été soignées, à venir raconter leur itinéraire. Robert Laffont y était arrivé en enfant du pays puisqu'il était né à Marseille le 30 novembre 1916, y avait passé sa jeunesse et fondé en 1941 ses éditions avant de les transférer à Paris en 1945. C'est à l'hôpital américain de Neuilly qu'il est mort le 19 mai 2010.
Les débuts d'un éditeur sont toujours importants et Robert Laffont nous avait rappelé qu'il avait commencé par la poésie avec la collection "Sous le signe d'Arion". Arion, c'est ce poète grec qui fut sauvé par un dauphin et que l'on peut considérer comme un nouvel Orphée. Cette collection accueillera des poètes de l'Ecole de Rochefort, souvent présentés dans ce blog. La poésie restera toujours associée aux grandes aventures humaines.

On retrouvera dans son livre Une si longue quête paru en 2005, les propos tenus par Robert Laffont quelques vingt années auparavant. Son parcours est désormais entré dans l'Histoire. Ce qui me touche, c'est que dans presque toutes les familles de France, on pouvait dans les années soixante-dix, reconnaître les livres qu'il avait édités. Que ce soit dans la littérature, la psychologie, la santé, le témoignage, les éditions Robert Laffont participaient de ce changement qui modifiait en profondeur nos modes de vie. Et si l'éditeur était celui d'une société de consommation de masse, je n'ai pas le sentiment qu'il ait offert à ses lecteurs des livres qui ne les respectaient pas.

Je revois sur les rayons de la bibliothèque de mon grand-père ou de mes parents, des ouvrages signés Bernard Clavel, Martin Gray, Maurice Mességué, Carl Rogers ou encore Jean-Pierre Chabrol et Claude Marti. Et j'y associe un peu de nostalgie...


Compléments :






- Robert Laffont, une histoire marseillaise par Jean Contrucci


- Robert Laffont s'entretient avec Pierre Assouline

mardi 31 août 2010

La tête dans les étoiles - V

« La terre dit bas son secret
de motte à motte
de terre en terre…
- Ne parle pas si fort ! »

Extrait des Ephémères, Michèle Serre

10 - Autonme qu'on dit triste..., 120x80

Le regard de Pierre Sentenac est envoûtant. Lumière proche de la terre, feu de la passion allié à l’azur de l’intériorité, miroir de l’âme aux multiples facettes. Ces toiles, tantôt icônes de par leur transparence tantôt paysages aquatiques où le ciel et l’eau s’entremêlent, nous invitent à une promenade dans une nature baignée d’esprit.


Michèle Desse, Responsable de communication

11- Icône, 120x80



Rien n’est aussi surprenant
dans son souvenir
comme la variété d’un paysage
la même forêt
la même vague dormante
au silence subtil
Impression fugitive
et parfois magique
Un monde flottant
indéfinissable
Sortilège du miroir
Un autre versant du monde…
C’est une lumière neuve
Empreinte légère d’une saison
rencontrée
où l’homme se souvient
de sa source.


Michèle Serre – Extrait de La traversée des lumières

12 - Car en amont coule la source..., 80x120

samedi 28 août 2010

La tête dans les étoiles - IV

Pourquoi ai-je besoin ou envie de recourir à des termes musicaux pour parler des peintures de Pierre Sentenac ?

Ce qui me frappe au premier abord c’est la sonorité des couleurs, l’émergence des vibrations lumineuses qui semblent éclore d’un paysage intime où le rêveur puise les signes mêmes de la réalité.

Réalité précaire dans la fugacité du souvenir. Mais aussi rêve profond d’un ailleurs dont la musique nous donne la nostalgie.

Rapport secret à la nature et au temps.

M. Serre

7 - Le marais poitevin, 80x120


8 - Eau calme, 80x120


Pierre Sentenac est un inconditionnel de la mer. La vague symbolique, le bleu profond des flots, Lui inspirent des toiles où l’eau tient toujours la place essentielle, thème récurrent.
« Eau calme » représente de vaste étendues aquatiques, tranquille, aux couleurs pastel, voilées par une lumière presque irréelle.

Sylviane Grasso


Sur de vastes panneaux, des apparitions fragiles sont retenues entre les lignes et les ondulations du vent, dans une atmosphère fluide et légère à la fois. Pas de description, mais une participation aux énergies de la nature. Et, entre l’ombre et la lumière, tout un choix de nuances et de valeurs subtiles. De la force aussi dans ces gestes rapides qui déchargent des impressions intenses. Partout de multiples apparitions, des notations presque météorologique qui passent des turbulences
aux évanescences.

Marguerite Gaston - Critique d’art

9 - La vague, 120x80