Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 1 mars 2025

En souvenir de Michèle Serre

 C'est avec une très grande tristesse que j'ai appris l'été dernier par son mari, le peintre Pierre Sentenac, la disparition de Michèle Serre. Une même conception de la poésie nous avait rapprochés et avait créé entre nous de solides liens d'amitié. Ils avaient débouché sur la participation de Michèle à ce blog que je vais rappeler aujourd'hui.


Ce blog a été ouvert en janvier 2010, dès février Michèle intervenait dans un article intitulé Poésie & Chanson. Elle y donnait ces réflexions d'une grande justesse sur l'une et l'autre : "La poésie, c’est le face à face avec nous-mêmes, avec la nature, avec les autres et ce face à face se poursuit inlassablement, sans brisures, à travers les pays et les siècles. Elle n’a nul besoin « des trompettes de la renommée » c’est pourquoi aujourd’hui, elle subit l’exil mais elle n’est point morte. La chanson est partage direct, communication facile et émotionnelle ; elle est la sœur la plus conviée de toutes nos fêtes. Pourtant, lorsque l’écho de celle-ci faiblit et s’éteint peu à peu et qu’il ne nous reste alors que la nostalgie, on a envie de se tourner vers la poésie, sœur plus étrange, moins facile à apprivoiser et dont le mystère est toujours aussi grand."
On se rapportera aussi à la fin de l'article pour y retrouver une présentation de l'itinéraire poétique de Michèle Serre.

Cette même année 2010, était proposée une exposition virtuelle des peintures de Pierre Sentenac durant tout le mois d'août sous le titre générique La tête dans les étoiles. C'est Michèle qui s'était chargée de la présentation générale des œuvres de son mari, les accompagnant également de ses poèmes ainsi que de courts textes d'une rare finesse d'analyse comme celui-ci : "Pourquoi ai-je besoin ou envie de recourir à des termes musicaux pour parler des peintures de Pierre Sentenac ? Ce qui me frappe au premier abord c’est la sonorité des couleurs, l’émergence des vibrations lumineuses qui semblent éclore d’un paysage intime où le rêveur puise les signes mêmes de la réalité. Réalité précaire dans la fugacité du souvenir. Mais aussi rêve profond d’un ailleurs dont la musique nous donne la nostalgie. Rapport secret à la nature et au temps."

En janvier 2011, Michèle répondait à mes questions pour nous présenter la collection Passeurs du temps qu'elle avait créée à l'intérieur de sa maison d'édition Le Bien-Vivre et qui réunissait tout à la fois ses qualités de critique d'art et de poésie, de pédagogue et en premier lieu de poète. Après en avoir expliqué la genèse, elle s'attardait plus précisément sur sa dernière parution consacrée à Ossip Mandelstam. Au mois de novembre de la même année, c'est un nouvel opus de la collection qui était présenté. Michèle signait cette fois un Victor Segalen, un rêveur d'écriture.

Au fil des ans, les parutions de Michèle se succèderont et nous nous en ferons l'écho. En 2012, ce sera Aux sources de l'éclair, une confrontation entre René Char et Hans Hartung. En 2013, La Tête dans les étoiles, prolongera en livre l'exposition virtuelle proposée dans ce blog trois ans plus tôt. Comme toujours, le livre sera un bijou, réalisé avec soin par Pierre sur du beau papier, avec un tirage limité.

La dernière parution dont j'avais rendu compte remonte à février 2021. Michèle avait ouvert avec Pierre en novembre 2011, un blog intitulé Poésie art de vie où elle publiait au fil du temps et de ses coups de cœur, ses chroniques sur l'art et la poésie. Dans la même dynamique que pour La Tête dans les étoiles, elle en avait édité certaines avec la complicité de Pierre. A son propos j'écrivais : "Ce livre est plus qu'une collection de textes et d'images, c'est un véritable manuel du bien vivre dès lors que l'on a choisi d'alimenter sa pensée, ses sens et ses émotions à la source de la création la plus authentique."

Compléments :
- L'hommage de Pierre à son épouse sur le blog Poésie art de vie.
- Le portrait de Michèle est de Jacques Basse qui l'a accueillie dans le tome 6 de ses Visages de poésie.

samedi 1 février 2025

Un poème d'Ann Cefola

  Il y a exactement cinq ans j'accueillais dans ce blog Ann Cefola qui nous faisait partager un peu de son parcours poétique du côté de New York. Ann Cefola a depuis continué son chemin et fait paraître When the Pilotless Plane Arrives (Trainwreck Press, 2021). Elle a de même traduit du français un livre d'Hélène Sanguinetti paru sous le titre Alparegho, like nothing else (Beautiful Days Press, 2025). D'autres encore de ses traductions ont été publiées dans CircumferenceExacting ClamHunger Mountain, et twotwoonenyc. On pourra par ailleurs trouver sa poésie la plus récente dans des revues comme Blood and Bourbon (Canada), Hawaii Pacific Review, et Women’s Studies Quarterly, ainsi que dans les anthologies Duo (Linen Press, 2024), All Shall Be Well (Amethyst Review, 2023), I Wanna Be Loved by You (Milk & Cake Press, 2022), Poets Echoes and Tributes (ArsOmnia Press, 2021), Brought to Sight and Swept Away (Vita Brevis Press, 2021), Verdant (Truth Serum Press, 2020), ou Mother Mary Comes to Me (Madville Publishing, 2020).

Ann Cefola devant un train d'époque à North Conway,
 dans le New Hampshire, automne 2024.

Je suis heureux aujourd'hui de présenter un de ses poèmes :

Wildlife


This morning wild turkeys like a string

of black pearls break across my ochre lawn,

a dozen, little, wise enough to lift in gobbles to low poplars

as a coyote pup—all inked face and tail—emerges from

a mulberry bush, stunned by the sight of the brown orange tribe

but spurred by easier rodent scents to sun-shadowed pine depths,

returning elders to peck, serenely gather their young

whom I’d love to follow single-file up the empty stream—

a last poult, belly full, eager to one day spread

my autumnal fan—but I am already with the awed coyote

racing the wood’s hungry heart.



Vie sauvage

Ce matin, des dindes sauvages, comme un chapelet
de perles brunes, traversent l'ocre de ma pelouse,
une douzaine, petites, assez sages pour se soulever en gloussant

                                                                                [ jusqu'aux peupliers
alors qu'un jeune coyote—le visage et la queue encrés de noir—émerge
du buisson d'un mûrier, abasourdi à la vue de la tribu marron-orange
mais stimulé par les odeurs de rongeurs plus faciles à sentir

jusqu'aux profondeurs des pins traversés par le soleil,
retour des aînées pour picorer et rassembler sereinement leurs petits
que j'aimerais suivre en file indienne dans le lit du ruisseau vide—
une dernière volaille, le ventre plein, j'ai hâte de déployer un jour
mon éventail d'automne—mais je fais déjà la course

avec le coyote étonné dans le coeur affamé de la forêt.


                                Ann Cefola

                  (Traduction de Jean-Luc Pouliquen)



mardi 7 janvier 2025

Les fantômes de Franz Kafka, Nâzim Hikmet et Samuel Beckett

Nous commençons l'année, comme nous avions terminé la précédente, en présentant un livre de la collection regards turcs. Et là encore, avec une pièce de théâtre, l'auteure étant la directrice de la collection elle-même, Sevgi Türker-Terlemez.


 Ce livre, fruit d'une longue maturation, a été précédé de travaux universitaires sur les trois auteurs évoqués, travaux qui constituent la matière dans laquelle Sevgi Türker-Terlemez est allée puiser pour écrire cette pièce en un acte et dix-neuf scènes.
On peut même dire que l'Université est le point de départ de la pièce puisque le personnage pivot est une jeune doctorante dont la thèse a pour intitulé Esthétique et métaphysique de l'attente avec Le Procès de Franz Kafka, Ferhat et Şirin de Nâzim Hikmet et En attendant Godot de Samuel Beckett.
Mais le théâtre va vite s'imposer car les fantômes des trois auteurs qui hantent l'imaginaire et les pensées de la jeune fille vont prendre possession de l'espace scénique pour se livrer à des échanges inattendus auxquels vont se mêler également leurs personnages. Ainsi interviendront par exemple pour Kafka, Joseph K., pour Nâzim Hikmet, Ferhat et Şirin, pour Beckett, Vladimir et Estragon.
Sevgi a su entremêler avec bonheur les personnages réels, la doctorante, son ami, son directeur de thèse avec la présence des trois fantômes et leurs créatures romanesques ou théâtrales. 
De leurs interférences va naître une invitation à la fois à mieux connaître ces géants de la littérature du XXe siècle mais aussi à mesurer l'actualité de leurs interrogations sur le sens et le non-sens de l'existence, d'une humanité souffrante aussi qui peine à trouver une sortie par le haut.
Comme l'écrit Philippe Tancelin dans sa préface : " Si Sevgi Türker-Terlemez parvient à nous faire rêver tout au long de la pièce, c'est bien parce que ce rêve est sans cesse maintenu en éveil et excite notre vigilance vis à vis de l'histoire de chacun des trois fantômes ; mieux encore, est énoncé de manière très concise, l'essentiel de chacune de leur démarche. Le sens profond et authentique de leur réflexion y compris philosophique, est évoqué à travers de larges citations de leurs écrits". Nous rajouterons que cette pièce nous donne l'occasion d'entendre quelques  poèmes de Nâzim Hikmet dans une traduction inédite de l'auteure.
Il y a quelques années un livre qui avait pour titre Petites scènes, grand théâtre rendait compte de toutes ces petites salles parisiennes qui avait porté le théâtre de création de 1944 à 1960, en particulier celui de Samuel Beckett. Lisant les didascalies qui accompagnent les répliques des comédiens de la pièce de Sevgi Türker-Terlemez, nous nous sommes dit que c'est dans ce genre de salle, située de préférence rive gauche, que devrait se jouer Mes trois fantômes... Ce qui ferait le bonheur des amateurs encore nombreux de ce théâtre de qualité.

Complément :