Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 7 mars 2020

Dans le miroir des livres

Au mois de novembre dernier, j'ai fait paraître un nouvel ouvrage dont le titre est Dans le miroir des livres. D'une braderie de livres, située au domaine de La Castille près de Toulon, où étaient proposés à la vente plusieurs milliers d'ouvrages, j'avais rapporté douze titres. Je me suis ensuite appliqué à raconter ce qui me rattachait à chacun d'entre eux, à dire ce qui m'avait attiré dans la Grèce antique et le Cubisme, chez Agrippa d'Aubigné, Robert Louis Stevenson, Léon Tolstoï, Apollinaire, Francis Jammes, les poètes de l'École de Rochefort, Marie Noël, Pierre Emmanuel ainsi que les écrivains diplomates. De chapitre en chapitre, j'ai composé ainsi un miroir dans lequel se reflète mon itinéraire de poète.


Parmi les retours qui me sont parvenus depuis novembre je voudrais faire partager ici celui de Michèle qui m'a particulièrement touché :


"Bonjour Jean-Luc,

J'ai reçu ton livre et suis partie avec pour cette promenade culturelle qu'il propose. J'ai aimé la façon d'aller d'une idée à une autre comme on lève les yeux sur une façade, puis une fontaine, puis une porte cochère en face ...

J'ai eu plaisir à retrouver les thèmes abordés en atelier, avec Georges Pompidou, Stevenson ou Tolstoï entre autres.

Il m'a fait découvrir ce monde des poètes dont je connaissais si peu de noms, un monde un peu dans l'ombre, en marge de la société bouillonnante, et qui pourtant lui envoie sa lumière, comme un phare dont le rayon éclaire régulièrement l'horizon. Je n'avais jamais fait le lien entre les idées émises par la poésie et la marche de la société ; cela me paraissait plus évident pour la littérature , la peinture ou la musique.

Un nom m'a touché particulièrement, celui de Marie-Noël dont j'ai appris certains poèmes, étant en école primaire privée catholique. La mémoire me fait défaut à leur sujet (je vais les rechercher), mais ce nom résonne en moi comme un doux souvenir d'enfance.

Ton parcours littéraire est vraiment très riche, et il a dû demander beaucoup de perspicacité mais on sent bien que c'est l'amitié et la qualité de relation à l'autre qui en est le fil conducteur.
"
 Compléments :

samedi 1 février 2020

Rencontre avec Ann Cefola

Au mois d'avril 2018, je présentais dans ce blog le livre d'entretiens que j'avais réalisé avec l'historienne et critique d'art new-yorkaise Beth Gersh-Nešić qui s'intitulait Conversation transatlantique autour de l'art et de la poésie. Au cours de nos échanges, pour illustrer l'activité poétique actuelle aux États-Unis, Beth fut amené à parler de son amie Ann Cefola. Je suis heureux qu'à son tour Ann ait accepté de répondre à mes questions pour nous faire partager un peu de sa vie de poète outre-Atlantique et je l'en remercie.

Ann Cefola

Bonjour Ann, pourriez-vous en quelques mots nous dire ce qu'être poète aux États-Unis aujourd'hui signifie ?

 Merci, Jean-Luc, pour votre invitation à parler un peu de la situation ici. C'est un moment favorable pour être poète aux États-Unis. Nous disposons d'une multitude de ressources – des ateliers et des conférences, des locaux offerts par les municipalités et les organismes littéraires ainsi que de programmes dans les universités. Il y a des revues de poésie et des cours d'écriture en ligne. Un poète a toujours accès à une communauté d'écriture et c'est pour lui l'occasion d'améliorer son métier. Avec de telles richesses, le plus grand défi est de choisir et de rejoindre la communauté et l'éditeur appropriés qui aideront le poète à grandir.

Pour votre part quelle communauté avez-vous rejoint ?

Je participe à un cycle de poésie, «Dimanches avec George», qui a lieu tous les mois au Centre Communautaire Juif de Tarrytown (NY). Il est animé par George Kraus, PhD, qui est poète et traducteur. Après chaque lecture, il y a un salon littéraire avec un haut niveau de conversation. Je suis également soutenue par l'amitié de longue date de trois écrivaines, Sarah Bracey White, Terry Dugan, et Linda Simone. Nous nous appelons «Les Saphirs» et nous nous réunissons chaque été pendant une semaine pour partager notre travail et nous offrir des conseils pratiques sur la vie d'écrivaine.


Pourriez-vous nous dire par exemple ce que ce travail collectif a pu apporter à votre dernier livre Free Ferry ?

Free Ferry a commencé comme un poème il y a vingt ans, et les Saphirs ont été les premières cet été-là à entendre la lecture des premières lignes et à m'encourager. Le poème est sorti du souvenir de la découverte de ma mère chantant sur l'enregistrement de «La Fille d'Ipanema» dans notre sous-sol, et cela semblait un moment singulier où une femme au foyer et une mère aspirait à autre chose. Cette réponse initiale de mes amis a aidé à lancer l'écriture de ce long poème qui traverse tout le livre -- bien qu'à l'époque je n'avais aucune idée de ce qu'il allait devenir.

Un poème très original dans sa forme abordant un sujet grave.

Oui, merci, c'est ça précisément! Je voulais partager l'excitation de la découverte scientifique par une poignée de jeunes hommes sélectionnés pour un projet sans qu'on leur dise de quoi il s'agissait. Le récit du haut illustre l'impact de leur travail quelque 20 ans plus tard -- qui a changé notre monde pour toujours.

Le projet Manhattan qui produisit la première bombe atomique que vous mettez en regard de l'american way of life dans ce qu'il a de quotidien.

Aujourd'hui, nous avons une sorte de malaise tranquille autour de la possibilité de nous anéantir nous-mêmes et la planète. Pendant la guerre froide, aux États-Unis, des écoliers se cachaient sous leur bureau ou dans les couloirs dans des exercices de bombe ; certaines familles avaient des abris anti-bombes souterrains dans leur arrière-cour; et vous pouviez voir des fusées tout au long de la route qui vous menait à la plage.

Cette « culture de la bombe » dans les années 1950 et 1960 était un nouveau mode de vie américain, favorisant le mythe selon lequel nous serions en sécurité quoi qu'il arrive. La prospérité et le consumérisme d'après-guerre à bien des égards ont également constitué une distraction. C'était, comme dans mon poème qui cite la chanteuse Astrud Gilberto, « C'était une époque où les gens aux États-Unis voulaient se tourner vers autre chose que leurs problèmes... et avait besoin d'un peu de romance, quelque chose de rêveur, pour la distraction. »

Le « Ferry » n'est jamais gratuit ... il y a toujours un coût.

De gauche à droite : Ann Lauinger, Beth Gersh-Nešić et Ann Cefola.

À côté de votre propre écriture, vous menez un certain nombre d'actions pour faire vivre la poésie. C'est ainsi que vous êtes traductrice. Pourriez-vous nous présenter votre travail en ce domaine ?

Je suis fière d'avoir traduit la poète française contemporaine Hélène Sanguinetti au cours des vingt dernières années. La traduction d'Hélène m'a aidé à grandir en tant que poète -- elle écrit un travail expérimental contrairement au mien, ce qui m'a mis au défi de prendre des risques dans mon écriture. J'ai traduit en anglais Hence this cradle (Seismicity Editions, 2007), et The Hero (Chax Press, 2018).

Comme pour la poésie, c'est une activité que vous ne vivez pas en solitaire mais en relation avec d'autres traductrices.

Oui, je dois remercier mon ancienne voisine Ligia Yamazaki, qui m'a aidé avec mes premières traductions. Traductrice professionnelle, elle parle quatre langues et traduit souvent un livre comme L'Étranger « juste pour le plaisir ». Nous passons des heures à parcourir des passages difficiles, voire à jouer le texte, pour en comprendre le sens. J'ai tellement appris d'elle.

J'ai trouvé la communauté des traducteurs chaleureuse et accueillante. Il existe des groupes en ligne, tels que Literary translation sur Facebook, où les gens peuvent publier des questions sur l'édition ou la linguistique. Dans ma vie, j'ai la chance de connaître Ann Lauinger, une ancienne professeure de littérature, qui a traduit Ronsard, Virgile, et un poète italien contemporain, Filippo Naitana ; et de connaître aussi Beth Gersh-Nešić, historienne de l'art et traductrice du critique d'art et poète André Salmon.

Nous avons présenté des discussions de groupe où nous partageons avec les écrivains les avantages de la traduction. Non seulement elle améliore notre métier d'écrivain, mais elle peut offrir de nouvelles amitiés et des opportunités pour promouvoir sa propre écriture. Aux États-Unis, les éditeurs du monde entier recherchent une traduction, et c'est le moment idéal pour essayer.

La vitalité de la vie poétique et littéraire dont vous témoignez se retrouve dans votre blog annogram. Pourriez-vous pour terminer nous le présenter ? 

 Bien sûr. J'écris une newsletter en ligne, c'est aussi mon blog, appelé annogram. Plus de 300 personnes dans le monde sont abonnées, dont des poètes, écrivains, artistes et interprètes primés. Dans cette newsletter gratuite, je fais la promotion de mon propre travail ainsi que de celui de mes amis. Je mentionne de nouveaux livres, des ressources d'écrivains et d'autres articles qui soutiendront le voyage artistique que nous entreprenons. J'inclus une recette, donc il y aura aussi quelque chose de bon à manger. C'est une vraie communauté, et je suis honorée que vous, Jean-Luc, en fassiez également partie.

Merci beaucoup de m'avoir laissé un peu d'espace dans votre blog, et meilleurs vœux pour votre nouveau livre, Dans le miroir des livres.

Merci à vous, Ann, pour ce partage. 

Complément :
- Le site d'Ann Cefola.

samedi 4 janvier 2020

Avenimen d'un ribage / Avènement d'un rivage

Voici un titre qui convient parfaitement à ce début d'année, à ce moment où nous l'abordons comme une terre nouvelle qui va nous faire oublier la traversée tumultueuse des douze mois que nous laissons derrière nous.


Avec ce livre Jacques Guigou nous ramène à un rivage des origines, le sien, qui n'est pas si éloigné de celui de Paul Ricard que nous avons évoqué il y a peu. Jacques Guigou est en effet originaire de Vauvert dans le Gard, il a été professeur à l'Université de Montpellier et fréquente avec assiduité cette côte de sable, de dunes et d'étangs qui va de la Camargue à l'Hérault. Nous sommes en terre d'Oc porteuse d'une langue qui lui est chère. Aussi a-t-il souhaité que ce recueil déjà paru en français soit ici accompagné d'une traduction en provençal. La démarche n'est pas nouvelle pour lui. Déjà en 2011 ses Strophes aux Aresquiers avaient étaient traduites en occitan par Jean-Marie Petit, un poète qui est un familier de ce blog. C'est cette fois Jean-Claude Forest qui s'est chargé du passage d'une langue à l'autre. Nous avions déjà eu l'occasion de mettre en évidence son travail de traduction à propos du dernier recueil de Michel Miniussi dont il avait avec Philippe Gardy assuré la traduction de l'occitan au français. Pendant de nombreuses années les amoureux de la langue d'Oc se sont divisés à propos de la graphie à adopter pour la transcrire. Il y avait d'un côté les tenants de la graphie mistralienne, de l'autre ceux de la graphie occitane classique. Ces choix ont divisé et même écartelé certains poètes qui ne pouvaient se résoudre à adopter une graphie plutôt que l'autre. Ce fut le cas en particulier pour Serge Bec qui opta finalement pour une écriture dans les deux graphies. C'est cette option qu'a choisie Jacques Guigou qui présente une traduction de chaque poème dans les deux formes.
En français comme en provençal, c'est une même langue poétique qui nous est offerte, dense et resserrée. Elle glorifie ce rivage qui est pour le poète une source d'inspiration sans cesse renouvelée.

     Face aux rafales du vent de sable
     s'obstine
     la jeune pousse du tamaris
     motile
     elle s'éloigne de sa souche
     et pourtant ne la quiite pas
     dans les rafales du vent de sable
     l'instant dénoue
     ce que la durée avait lié
     après les rafales du vent de sable
     l'innocence du rivage

     Fàcia ai ventadas dau vent de sabla
     s'encanha
     lo joine brot de la tamarissa
     motile
     s'aluencha de sa soca
     e pasmens la quita pas
     dins lei ventadas dau vent de sabla
     l'instant desnosa
     çò que la durada aviá ligat
     après lei ventadas dau vent de sabla
     l'inonnocéncia dau ribatge

     Fàci i ventado dóu vènt de sablo
     s'encagno
     lou jouine brout de la tamarisso
     moutile
     s'aluencho de sa souco
     e pamens la quito pas
     dins li ventado dóu vènt de sablo
     l'istant desnouso
     ço que la durado avié liga
     après li dentado dóu vènt de sablo
     l'innoucènci dóu ribage

Complément :