Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

lundi 15 mai 2023

Cheminer avec Serge Fiorio

Nous avons déjà eu dans ce blog l'occasion de rendre hommage à Serge Fiorio. Grâce à son ami André Lombard dont le dernier livre avait fait l'objet d'un compte-rendu dans nos colonnes, nous allons pouvoir partager un peu plus son itinéraire d'artiste. Je le remercie de m'avoir adressé les photographies de quelques œuvres de Serge Fiorio accompagnées de ses pensées et réflexions sur son art et sa vie de peintre.

Carnaval au village, 1990

-Vous faites du naïf ?

 Non, non, de la peinture ! 

-Accepteriez-vous de vous séparer pour moi d'un de vos pinceaux ? 

Un tout neuf ? 

-Non bien sûr, le plus usagé possible. 

Alors, c'est celui-là ! dit-il en tendant à la personne celui avec lequel il était justement en train de peindre. 

« C'est que bientôt on va me demander des pinceaux comme on réclamait des médailles au curé d'Ars. Mais moi, sans pinceaux, je ne suis plus rien ! »

Rocher d'Ongles

« Au début, à Taninges, je dessinais ce que je voyais et, au bout d'un moment, continuer me devenait impossible, j'étais dans une impasse. Alors la vie a fait que j'ai été obligé de peindre seulement les jours de pluie dans les baraquements de chantier. Il fallait désormais que je puise en moi et non plus au-dehors : que je compose, dans tous les sens du terme. J'ai peint de mémoire quelques bouts de paysages, ceux d'alentour qui me paraissaient les plus plastiques (la montagne est plus théâtrale que plastique). Mais ceux qui ont vu ça, tous, très vite m'ont dit, fort prémonitoirement : « Ça ressemble à la Provence ! »

 (à suivre)

samedi 15 avril 2023

Éclats de poésie

 Lorsque l'on considère la puissance de feu des médias, capables de répandre en un temps très court une information qui touchera des millions d'individus, on peut se demander quel sens peut avoir de continuer à diffuser un message qui dans le meilleur des cas ne sera reçu que par quelques centaines de personnes. C'est à cette question que sont aujourd'hui confrontés quotidiennement les poètes et les éditeurs de poésie. Question qui ne les empêche pas de continuer  leur chemin, sans doute parce qu'ils savent que durée et nombre sont inversement proportionnels, que la trace laissée par une information de masse est éphémère alors que celle laissée par un poème va être profonde et durable.

Voici deux exemples de ces éclats de poésie venus scintiller dans le miroir terne que les moyens de communication moderne nous proposent en continu.

Ce nouveau recueil de Jacques Guigou fait suite à l'édition de Poésie complète 1980-2020 qui a rassemblé ses vingt premiers recueils de poésie. Dans ce dernier opus Jacques Guigou poursuit un thème que nous avions déjà eu l'occasion d'évoquer dans une précédente chronique : sa fréquentation assidue des rivages.

Pour le poète, le littoral est source inépuisable de contemplations, de sensations, de désirs, d'émerveillements, de méditations et d'interrogations qu'il traduit dans une langue épurée et suggestive :

            Maintenant

            à même cette jetée 

            cet instant bleuté

            analogue aux instants d'alors

            instant non répété

            mais instant relié

            instant dont aucuns des éclats anciens

            de la mer

            ne lui est retiré

            maintenant

            à même cette jetée

            ce rapt d'éternité

 

Complément :

- Le livre sur le site de l'éditeur.

*

Avec L'île aux oiseaux de Claude Held que viennent d'éditer les éditions de l'Estey nous avons un bel objet entre les mains. "L'objectif de notre association est de réaliser en typographie des livres, des objets-livres, des livres d'artistes, des projets de création liant des textes aux Arts plastiques" nous disent ses responsables Edith Masson et Hervé Bougel. Avec ce recueil tiré à 120 exemplaires numérotés le résultat est convaincant. Pour les connaisseurs la couverture est imprimée sur un papier Fabriano Tiepolo 295g. pur coton, le texte est en caractère Helvetica Corps 10,12 et 16 sur un très beau papier de Lune ne pesant pas plus de 100 g.

Les poèmes de Claude Held quant à eux avaient déjà paru en 2010. Dans une écriture proche de celle de Jacques Guigou, ils font curieusement écho à ses préoccupations :

            à quoi faut-il croire quand

            l'eau se retire

            et que les bancs de sables

            émergent

            alors que tu passes

            avec une idée

            de ce qui reste

            et s'éloigne


Complément :

- Pour contacter les éditions : estey.editions@gmail.com

 


mercredi 8 mars 2023

Le souvenir de Raymond Bergerot (suite)

Voici un témoignage de Michel Capmal qui vient prolonger la chronique précédente consacrée à Raymond Bergerot. Se souvenant du festival des Voix Vives de 2011, Michel évoque aussi Claudio Salvagno dont la mort prématurée en 2020 nous avait tous bouleversés. En 2013, Claudio avait été l'hôte de ce blog.

En parcourant le programme de l'édition 2011 des Voix Vives, j'ai retrouvé le rendez-vous quotidien que j'animais de 20h à 21h, place de L'Hospitalet, et qui s'appelait : "Scène ouverte aux Sétois". Le dimanche 24 juillet, je recevais Raymond Bergerot pour les textes et Jacques Barthès pour la musique. Jacques a eu la gentillesse de me faire parvenir une photo de l'événement.

Je laisse maintenant la parole à Michel Capmal :

Raymond Bergerot

Je n’ai pas encore eu le plaisir de découvrir le recueil consacré à Raymond Bergerot par l’association Filomer, et dont le titre, le concernant, me paraît si bien choisi et émouvant : « Le poète inconnu dont le nom s’esperdu ». Mais je garde un souvenir persistant de ma rencontre avec lui lors du Festival « Voix vives » à Sète en 2011.

Devrais-je dire, d’abord et en passant, que n’ayant jamais été trop attiré par les grands rassemblements, quels qu’ils soient, je m’attendais à me faire cette réflexion « mais qu’est-ce que je fais là, moi ? » Finalement, tout s’est plutôt bien passé.

Donc, un soir, en plein festival, dans une petite rue du vieux Sète, nous étions quelques amis autour d’une table pour diner ensemble, et causer ! Florence Albré, Jean-Luc Pouliquen, Claudio Salvagnio, un très attachant et talentueux poète iltalien, aujourd’hui décédé lui aussi, auteur de L’autra Armada et de L’empiri de l’ombre, et Raymond Bergerot. Un vrai « type du Midi » à la grande vivacité d’esprit, à l’humour caustique communicatif, à la faconde intarissable, parlant de tout, se souvenant de tout. A cette époque il était très préoccupé par la lecture de la Kabbale. Que cherchait-il dans les arcanes de ce texte sacré ? En fait, et comme pour certains méridionaux, il y avait chez lui une gravité cachée devant les grands mystères de l’existence. Il nous a parlé aussi de sa famille, selon lui tous des artistes, des originaux dont il avait hérité une « âme » individualiste dans le meilleur sens du terme, autrement dit non moutonnière. Pour ce festival, il présentait chaque jour, si je me souviens bien, un groupe d’artistes et poètes locaux. « Hé oui, nous sommes les indigènes ! » disait-il avec un léger rire exprimant une mélancolique lucidité sur l’emprise des parisiens envers la culture occitane. Raymond était peintre et poète. Avec talent et sincérité.

Jean de Blanchard dans son atelier de Montpellier avec Michel Capmal 


En repensant ainsi à Raymond Bergerot de Sète, je me dois de faire un salut amical à son frère le peintre Jean de Blanchard de Montpellier. Et que nous avons bien connu fut une époque, Florence et moi. Il nous recevait dans son grand appartement près de la place de la Comédie, et nous faisait découvrir ses dernières œuvres. Des peintures exaltant le corps féminin dans tous ses états, sur toiles et aussi sur les quatre côtés de cubes en carton. Un artiste, un poète lui aussi.

Raymond aimait les chats, les femmes et la mer ? ! C’était un homme de goût. Un digne héritier des troubadours.

Michel Capmal - 4 mars 2023