Des hauteurs de la Provence s'envolent pensées et créations d'aujourd'hui

samedi 13 septembre 2014

Maria do Sameiro Barroso, poète du Portugal

Ce n'est pas la première fois que nous accueillons un poète du Portugal dans ce blog. Déjà en juin 2010, je présentais Jaime Rocha dont le recueil Zone de Chasse a été récemment traduit en français. Au mois de juillet dernier, à l'occasion du festival des Voix Vives de Sète, j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Maria do Sameiro Barroso et de renforcer ainsi les liens avec une langue et une culture qui me sont chères.


Maria do Sameiro Barroso est née à Braga en 1951. Elle est poète mais aussi médecin, diplômée de Médecine et Chirurgie de l’Université de Lisbonne et chercheur dans les domaines de la médecine ancienne (histoire des femmes, histoire de la gynécologie et de l'obstétrique, lithothérapie ancienne). Elle est également diplômée en philologie allemande, ce qui l’a amenée à traduire La Flûte enchantée de Mozart en 2007 et des poètes comme Friedrich Schiller, Paul Celan, entre autres. Elle est par ailleurs vice-présidente du PEN Club Portugais et déléguée du Mouvement Mondial de la Poésie (World Poetry Movement) au Portugal.
Elle est l'auteure de trente recueils de poésie, traductions et essais publiés au Portugal et à l'étranger. On lui doit la coordination de plusieurs anthologies et événements culturels. Elle a remporté plusieurs prix de poésie, notamment le Prix International de Poésie "Parole Ibérique 2009", avec Une amphore à l´horizon. Son livre Poèmes de l’incomplétude de la nuit, publié par Editions Écritures (São Paulo, Brésil) en 2010, a fait partie des sept livres d'auteurs portugais sélectionnés pour le Prix Portugal Telecom 2011, au Brésil.

*

Voici trois poèmes extraits de O corpo, lugar de exílio / Le corps, lieu d'exil paru en 2013 aux éditions Castália qui a été traduit en français à l'occasion de la venue de Maria à Sète : 

 6.
O poema é inseparável do corpo,
exígua canção, poalha ancestral,
lugar de exílio,
em sua ignorância frágil, desmedida,
obstinada cicatriz,
vocábulo do ser, secreta medida,
diadema submerso, lua sedenta,
goivo de luz,
telúrica pulsão, chama incontrolada,
geminado ardor,

único porto a habitar a solidão interdita.

6.
Le poème est inséparable du corps,
petite chanson, poussière ancestrale,
lieu d'exil,
dans son ignorance fragile, démesurée,
cicatrice obstinée,
vocabulaire de l'être, mesure secrète,
diadème submergé, lune assoiffée,
giroflée de lumière,
pulsion tellurique,
flamme incontrôlée,
ardeur jumelée,

unique port pour abriter
la solitude interdite.


14.
Nada esqueço, nem o que fui,
nem o que sou.
Falta ainda uma rosa de luz,
quer seja concha, mimosa ou papoila,
boca, beijo ou coral.
Falta ainda uma canção para irradiar
a sombra.
Imensa é a escuridão dos frutos.

E o teu rosto que tomba, radioso,
no caudal azul das minhas mãos.

14.
Je n’oublie rien, ni ce que j'ai été,
ni ce que je suis.
Il manque encore une rose de lumière,
qu'elle soit coquille, mimosa
ou coquelicot,
bouche, baiser ou corail.
Il manque encore une chanson
pour irradier l'ombre.
Immense est l'obscurité des fruits.

Et ton visage qui tombe, radieux,
dans le flux bleu de mes mains.


22.
O meu corpo aguarda as aguarelas
dos teus olhos,
sobre telhados, chaminés.
Conto as horas, os dias, os minutos,
a recitar as harmonias improváveis,
pulsando nas estrelas.
Existe relva nas cidades,
existe algum verde nos teus olhos.
Existem pombos.
O teu olhar atravessa-me.

Tudo é sublime
no terno coração do asfalto.

22.
Mon corps attend les aquarelles
de tes yeux,
sur les toits, les cheminées.
Je passe les heures, les jours,
les minutes à réciter les harmonies
improbables,
pouls battant des étoiles.
Il existe du gazon dans les villes,
il existe un peu de vert dans tes yeux.
Les pigeons existent.
Ton regard me transperce.

Tout est sublime
dans le cœur tendre de l'asphalte.


(Traduction Julie-Cerise Gay)


Complément : 
- Maria do Sameiro Barroso sur le site Triplov


samedi 6 septembre 2014

Amitié et Fraternité en poésie

L'amitié est un thème qui est cher à ce blog. C'est même sous son signe qu'il s'est ouvert. L’École de Rochefort occupe aussi une place importante dans nos rubriques, tout comme Luc Vidal et ses éditions du Petit Véhicule qui en perpétuent l'esprit. Olivier Delettre participe aux côtés de Luc Vidal aux destinées des éditions du Petit véhicule où il a fait paraître en septembre 2012 un essai en deux tomes intitulé De l'amitié et de la fraternité à l’École de Rochefort. A l'origine travail universitaire, cette recherche s'en est affranchie pour nous proposer en cinq temps une analyse des plus fines et des plus fouillées de ce qui constitua le fondement même de la relation entre les poètes de Rochefort.


Le premier tome présente les trois premiers temps intitulés respectivement : Au début de l’École de Rochefort, La correspondance et L'amitié et la fraternité en poésie. Après avoir présenté le contexte politique et socio-culturel des années trente et quarante, Olivier Delettre s'intéresse aux initiateurs de cette aventure et se demande si Walt Whitman n'en serait pas le père fondateur. Il n'oublie pas bien sûr de rappeler les rôles joués par Max Jacob et Pierre Reverdy auprès des jeunes poètes de Rochefort. La partie concernant la correspondance la présente comme l'expression même de la fraternité à travers les échanges épistolaires de Cadou-Bouhier, Béalu-Cadou, Béalu-Bouhier, Bérimont-Bouhier-Cadou. Révélateur est le chapitre portant sur les disputes et réconciliations. Parmi les causes des disputes on trouve l'argent et les éditions, la susceptibilité des artistes ou encore l'engagement politique. Le troisième temps consacré à L'amitié et la fraternité en poésie s'attarde sur la place occupée par celles-ci dans l’œuvre et l'itinéraire des principaux protagonistes de Rochefort, à savoir : Marcel Béalu, Jean Bouhier le fondateur de l’École, Luc Bérimont, René Guy Cadou, Michel Manoll et Jean Rousselot. Elles sont ensuite envisagées par rapport à l'ensemble du groupe.


Le deuxième tome contient le quatrième temps intitulé Les illustrateurs ainsi que le cinquième Les proses des écoliers. La partie sur les illustrateurs permet de parler du peintre Roger Toulouse à qui l'on doit les portraits des poètes de l’École, celui de René Guy Cadou reste le plus popularisé. Sont aussi évoqués Yves Boré-Mahé et Guy Bigot. Enfin dans le cinquième temps, Olivier Delettre se penche sur les romans de Jean Rousselot, Luc Bérimont, René Guy Cadou, sur leur tentation pour le roman social ainsi que sur leurs écrits autobiographiques et montre en quoi ils prolongent leurs positions poétiques.
Dans son avant-dire Luc Vidal a ces mots qui nous serviront de conclusion : "Être en fraternité, c'est vivre les épreuves de la vie en sachant que l'épaule de l'autre est prête à nous accueillir. La fraternité et son corollaire l'amitié demandent que l'on s'arrête à un rendez-vous non prévu (offrande de paix) pour prendre le temps de l'écoute réciproque. Cet essai De l'amitié et de la fraternité à l’École de Rochefort raconte avec brio comment cette histoire fut réellement vécue par ces poètes. C'est pour cela que cette aventure poétique est si vive dans notre présent".

Complément :
- Le livre sur le site de l'éditeur.

samedi 30 août 2014

Les Cahiers de Garlaban - XVIII

Il y a tout juste dix ans, en août 2004, Lucienne Desnoues nous quittait. Le 3 novembre 1992 Les Cahiers de Garlaban publiaient ses Fantaisies autour du trèfle. L'édition de ce recueil avait été précédée par une visite à Montjustin, ce petit village de Haute-Provence où Lucienne Desnoues s'était retirée après que son mari Jean Mogin, le fils de Norge, ait pris sa retraite. Tous les deux habitaient jusque-là Bruxelles. Mais Montjustin était un point d'ancrage ancien puisque dès les années cinquante le couple y venait passer ses vacances dans la petite maison que leur avait offerte Lucien Jacques, l'ami de Jean Giono. C'est Serge Fiorio, cousin du grand écrivain de Manosque, et habitant de Montjustin, qui se chargea d'ailleurs de l'illustration de la couverture de ce recueil que nous avions présenté ainsi :


A qui reproche à la poésie de s'éloigner de ses origines qui la voulaient mémorable et ancrée dans le peuple, on ne saurait que trop conseiller la lecture de Lucienne Desnoues. Son œuvre, succulente et sensible - que Colette salua à son avènement avec la parution en 1947 de Jardin délivré - apporte ce poids concret du monde qui nous force à le regarder de près et à vérifier, en inversant deux mots du fameux vers de Péguy, que le charnel est lui-même spirituel. Avec Fantaisies autour du trèfle, Lucienne Desnoues nous restitue un aspect un peu délaissé de l'écrit poétique et nous rappelle qu'il peut être jonglerie, humour, jeux dont la gratuité n'est qu'apparente puisque souriantes complicités, escarmouches amoureuses avec le langage. Et le langage n'est-il pas le compagnon le moins futile et le plus stupéfiant que l'homme se soit, par lui-même, créé ?

Plusieurs pages du recueil reproduisaient l'écriture de Lucienne Desnoues, par exemple celle-ci concernant une des trois anagrammes du mot "trèfle"  retenues par l'auteur :


Complément :